Perspectives économiques en 2020<br />L’Algérie doit relever des défis

Perspectives économiques en 2020
L’Algérie doit relever des défis

RELANCER LA MACHINE ÉCONOMIQUE QUI EST AU RALENTI DEPUIS PLUSIEURS ANNÉE ET QUI A CONNU UNE VRAIE DÉTÉRIORATION DEPUIS LE DÉCLENCHEMENT DU HIRAK, MOUVEMENT POPULAIRE, EST L’UN DES DÉFIS MAJEURS QUE L’ALGÉRIE DOIT RELEVER EN URGENCE.

PAR NACIMA BENARAB

Continuer à fonctionner avec le modèle économique actuel, basé sur les ressources des hydrocarbures constitue une vraie menace pour l’économie nationale, estiment les observateurs nationaux. Parmi les prochaines mesures qu’il faut mettre en place figure la canalisation des énergies disponibles dans le pays, afin de reconstruire la confiance entre les pouvoirs publics et les opérateurs économiques. Il s’agit aussi de pratiquer une gouvernance ouverte et participative, recommandent-ils. Il est important, disent-ils de reformer les administrations algériennes et de créer surtout des administrations économiques très puissantes sur lesquelles on peut mettre en place les bonnes stratégies. «Lorsque nous avons des administrations qui fonctionnent bien, on leur ordonne les instructions et les orientations pour qu’elles fonctionnent, et non pas pour changer des décisions chaque jour», a souligné pour sa part, Cherif Benmihoub, professeur d’économie. Abordant le poids de la commande publique sur l’économie nationale, les experts sont unanimes pour affirmer que «nous avons bâti notre modèle économique sur la commande publique parce que nous n’avons pas été assez imaginatif pour trouver d’autres alternatives», sachant que la commande publique représente 30% du PIB.

UNE LOI DE FINANCES POUR UNE ANNÉE DIFFICILE

La loi de finances 2020, qui pose les bases l’économie algérienne, a été marquée par des décisions importantes. Elle note que les recettes prévisionnelles sont de l’ordre de 6 200,3 mil liards de dinars en 2020, soit une baisse de 7% et ce, en raison du recul de la fiscalité pétrolière à 2 200,3 milliards (18,64 milliards de dollars) contre 2.714,5 milliards de dinars en 2019 (23,00 mil liards de dollars), 500 milliards de dinars, (4,23 milliards de dollars). Pour les dépenses publiques, il est prévu pour le budget de fonctionnement 4 893 milliards de dinars, soit une baisse de 41,46 milliards de dollars, et pour le budget d’équipement, le PLF a réservé une enveloppe de 1 619,88 mds de dinars, soit une baisse de 37,7% au budget d’autorisation de programmes de 2020. Ainsi, la LF 2020 prévoit également un déficit du budget de 1 533,4 milliards de dinars un déficit du Trésor de 2 435,6 milliards de dinars avec une dette publique de 8530 milliards de dinars. Pour ce qui est du déficit de la balance des paiements, elle devrait atteindre 8,5 milliards de dollars en 2020 contre 16,6 milliards de dollars en 2019, soit une baisse de 8,1 mil liards de dollars. Par ailleurs, la LF 2020 prévoit, afin d’améliorer le climat des affaires et de l’attractivité de l’économie, d’assouplir la règle des 51/49% aux seuls secteurs stratégiques. Ces mesures aux yeux des analystes ont, certes, un impact sur le niveau des réserves de changes, mais ce qui devrait ralentir la croissance qui est tirée essentiellement par la dépense publique.

VERS LA RELANCE DE L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE

En plus des mesures prévues dans la loi de finances 2020, comme des facilités fiscales pour les startups pour leur permettre de réduire les charges financières, et la création d’un fonds de soutien est prévue pour aider l’accélération du développement des startups en Algérie. Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a annoncé récemment la création d’un département ministériel dédié aux startups et à la micro-entreprise, ainsi que des incubateurs dans toutes les grandes villes du pays. Une décision qui a été largement saluée par les professionnels en avançant qu’il faut impérativement rattraper le retard acusé dans ce domaine. Parler, toutefois, d’une transition numérique revient en premier lieu à régler certains problèmes majeurs, dont la qualité et la stabilité du débit internet, la cybersécurité et la protection des données, estiment d’autres experts.

Souhil Meddah,expert financiersouhil meddah

Pour Souhil Meddah, expert financier, l’année 2020 ne sera ni plus ni moins mauvaise, elle sera une autre année difficile pour l’économie qui s’enfonce de plus en plus dans la tourmente. L’année 2020 verra probablement le retour de la rigueur budgétaire, notamment dans le volet des équipements, en reprenant la trajectoire budgétaire du programme de stabilité appliqué en 2017-2016. L’expert explique, également, dans cet entretien, que le modèle économique, adopté, il y a plus de quinze ans, a perdu de son efficacité et finira par disparaître.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR YOUNES BADI

Pouvez-vous nous dire de quoi sera faite l’année 2020 ?

Comme pour l’année 2019, 2020 ne sera ni plus ni moins mauvaise, elle sera une autre année difficile pour l’économie qui s’enfonce de plus en plus dans la tourmente. L’année 2020 verra probablement le retour de la rigueur budgétaire, notamment dans le volet des équipements, en reprenant la trajectoire budgétaire du programme de stabilité appliqué en 2016-2017. On ne peut pas, par aileurs, parler de l’année qui vient de commencer sans évoquer le marché pétrolier et les revenus tirés des hydrocarbures. Evidemment, si les cours du brut ne se redressent pas, les rentrées en devises ne seront pas assez élevées. Quoi qu’il en soit, il existe un certain nombre d’instruments, tels que l’épargne institutionnelle extérieure ou les réserves de change qui vont permettre d’amortir les chocs liés à la fluctuation des cours de l’or noir, du moins temporairement. L’année 2020 ne sera pas aussi difficile que 2021 ou 2022. Le plus urgent est de pouvoir anticiper les effets probables d’une détérioration encore plus marquée de l’économie qui pourrait compromettre l’objectif que le pays s’est fixé : celui de redresser la barre dans les années qui viennent. Il est cependant, important d’expliquer qu’il s’agit d’un travail de longue haleine dont les effets ne seront visibles qu’au cours des prochaines années. Une démarche globale, visant un redressement profond et durable, prend du temps. Il faut par ailleurs, recadrer certains agrégats, des investissements inachevés, ainsi que des projets d’investissement nécessaires quel que soit leur délai de retour sur investissement. Quant à la politique sociale, elle ne changera pas en 2020, le dispositif de subventions sera maintenu, et ce, pour deux raisons principales. La première c’est que le passage à une ère nouvelle, avec la mise en place d’une autre politique de subvention, dite de ciblage, est très difficile à mettre en oeuvre du point de vue technique et politique, parce qu’il faut tenir compte de beaucoup de préalables (nature des critères, maîtrise des données, et des instruments, crédibilité des informations relevées sur les tranches sociales, etc.). La seconde, c’est que cette politique, si justifiable fût-elle, n’est pas, cependant, d’une efficacité garantie, car le modèle de segmentation sur lequel elle va se reposer est très complexe et semble difficile à étalonner ou à estimer ses paramètres. Le choix de modèle est par nature un choix politique, alors qu’on considère la politique de ciblage comme une question sociale. Ainsi, le modèle de segmentation va entraîner une réelle différenciation entre les catégories à revenu faible, et les autres qui disposent d’un revenu plus élevé ou qui exercent des activités qui ne sont pas déclarées ni dans les enquêtes statistiques ni aux autorités fiscales, aux organismes de sécurité sociale ou autres autorités administratives. Pour ce qui est de la fiscalité, celle-ci connaîtra une faible fluctuation en 2020, parce qu’il est fort probable que la reprise économique sera très limitée et marquée par une croissance moyenne à un chiffre, n’apportant que peu de ressources fiscales à l’Etat.

Quel modèle économique privilégier ?

Le modèle économique, adopté, il y a plus de quinze ans, a perdu de son efficacité. Il finira par s’effacer pour laisser place à la logique économique. Celle-ci considère que la logique du marché constitue le moteur de la société et que la logique de la société devrait déterminer les mécanismes du marché et de l’économie. Cela va encourager l’innovation et permettre de stimuler la demande. Mais pour l’heure, les conditions favorables à l’avancement vers un nouveau modèle économique n’ont pas encore été réunies. Dans le domaine de l’industrie, la visibilité n’est assurément pas encore ce qu’elle devrait être, notamment dans les industries de substitution aux importations qui ne bénéficient pas de soutien technique et financier. L’exemple le plus parlant est celui du montage automobile, un secteur au bord du gouffre subissant les effets d’un mauvais approvisionnement en matière première en amont. Le secteur continue de siphonner de la devise sans apporter de la valeur ajoutée. La filière est vilipendée ; elle mérite pourtant d’être mieux gérée, repensée et réorganisée de manière à devenir une branche véritablement intégrée dans l’industrie.

La règle 51/49 a été abrogée dans le cadre de la LF 2020. Elle ne sera, en fait, applicable qu’aux secteurs dits stratégiques. Cela aura-t-il, à votre avis, un effet positif sur les Investissements directs étrangers (IDE) ?

Il faut, d’abord, expliquer l’acte d’investir. Il faut savoir que si un opérateur investit, ce n’est pas parce qu’il est motivé par des mesures incitatives, mais parce qu’il y a un marché. En Algérie, l’investissement direct étranger ne sera possible que lorsque toutes les conditions d’un écosystème, inclusif et bien adapté seront réunies. Un investisseur étranger investit, crée, distribue de la richesse et gagne de l’argent en faisant du chiffre d’affaires avec des clients, un enthousiasme et une motivation. On ne peut pas investir, aujourd’hui, dans le domaine des énergies renouvelables, tant que les prix de l’électricité sont bas, par exemple. Il faut que le marché de la consommation accepte des prix de vente de l’électricité supérieurs à ceux pratiqués actuellement.

Comment voyez-vous l’évolution de l’activité économique de manière globale en 2020 ?

Pour 2020, le niveau de la commande publique va sensiblement baisser, surtout que les crédits de paiement demeurent peu abondants, ne pouvant couvrir les autorisations de programme. A ce tourbillon d’incertitudes s’ajoutent les dettes publiques réelles. Les ressources financières s’amenuisent ainsi et l’équilibre sera difficile à trouver. Cette situation aura des répercussions sur la reprise de l’activité dans nombre de secteurs dont l’industrie, particulièrement.

hadefAbderrahmane Hadef,consultant en développement économique

Dans cette interview, Abderrahmane Hadef, consultant en développement économique estime que la corruption, qui a coûté à l’économie des sommes colossales durant les dernières années, est le fruit du modèle de gouvernance choisi, basé sur des pratiques ultra-bureaucratiques.

INTERVIEW RÉALISÉE PAR NACIMA BENARAB

La corruption qui a connu dans le pays durant les dernières années un niveau très élevé est l’un des défis à relever en 2020. Qu’en pensezvous ?

En premier lieu il faut reconnaître que le phénomène de la corruption est un phénomène transnational qu’on retrouve dans tous les pays du monde mais à des niveaux et des degrés différents. C’est un mal qui se propage dans des environnements favorables où les bonnes pratiques de la gouvernance et plus particulièrement l’aspect transparence, font défaut. Par conséquent, les affaires sont plus gérées par des règles non écrites que par la législation en vigueur. Il faut dire qu’en Algérie, la corruption a toujours existé mais durant les dernières décennies ce phénomène a atteint des niveaux très élevés et même alarmants. Ceci s’explique en grande partie par les choix économiques et surtout le modèle de gouvernance choisi, basé sur des pratiques ultra-bureaucratiques. A cela, il faut rajouter l’aisance financière que le pays a connue durant cette période. Ainsi, les gouvernants se sont retrouvés avec d’énormes ressources financières mais sans une réelle vision économique. A vrai dire, les tenants du pouvoir n’ont jamais eu la volonté de travailler sur un modèle de développement économique pour une réelle émergence du pays. Le plus grand souci était plutôt dans la volonté de se maintenir au pouvoir en usant de tous les moyens disponibles et en premier lieu, la manne financière. C’est ainsi que sous prétexte de stabilité et de paix sociale, les Gouvernants ont opté a perpétué le modèle rentier basé sur le couple distribution-capture de la rente. Le chiffre de mille (1000) milliards de dollars a souvent était évoqué comme dépenses sur les vingt dernières années allouées pour les différents plans quinquennaux pour la réalisation de projets d’infrastructures de bases censés permettre un meilleur décollage socio-économique. Selon plusieurs experts, ce montant a été en grande partie gaspillé ; on parle de plus de 500 milliards de dollars qui n’ont eu aucun retour sur investissement. C’est ce qui a ouvert la voie à toutes les dérives où chacun voulait récupérer une part du gâteau sans se soucier de la manière et ni du respect de la législation. Les affaires étaient plus gérées par l’esprit de la loi que par la loi elle-même. Un sentiment d’impunité s’est installé ce qui a poussé certaines personnes a allé au-delà des seuils de tolérance d’où les scandales de détournement et de malversation qui ont été annoncé et qui se trouvent actuellement entre les mains de la justice. Ainsi la corruption a pris une multitude de formes allant des détournements de la commande publique en s’accaparant de la majorité des grands projets dans le BTPH avec des réévaluations astronomique. On peut également citer les pratiques de surfacturation et des commissions avec les partenaires étrangers pour faire sortir l’argent en devise vers des paradis fiscaux. A ce propos il y a lieu de noter l’explosion des importations au détriment de la production nationale. Les lobbies de l’import-import sont devenus tellement puissants qu’ils sont arrivés à mettre en échec l’ensemble des tentatives de ré-industrialisation de l’économie algérienne, sans oublier aussi le marché parallèle de la devise qui est devenu en quelques années plus lucratif par rapport à l’ensemble des activités économiques.

Pensez-vous que le système algérien dédié à la lutte contre la corruption est défaillant ?

Quelles sont les raisons ? A la lecture des dispositions contenue dans le cadre juridique pour la prévention et la lutte contre la corruption notamment la loi 06-01, on peut dire que l’Algérie dispose d’un arsenal règlementaire assez important, mais la faille réside dans la volonté politique d’appliquer la loi avec rigueur. A cet effet, il est important de noter la quasi paralysie d’institutions et organes tels que la Cour des comptes, le Conseil de la concurrence, l’IGF ayant les rôles de prévention, mais surtout de répression contre tous ceux qui sont tentés d’outrepasser les lois en vigueur. Malheureusement, ces organes ont été anesthésiés s’ils ne sont pas carrément gelés pour laisser place à la liberté d’infraction et d’abus à tous les niveaux et par toutes personnes ayant eu l’occasion. On note aussi la défaillance sur l’aspect informationnel, ou l’échanger de renseignements se fait de manière tellement archaïque et avec beaucoup de lourdeur. Ce qui donne toujours des marges d’avance aux personnes impliquées dans les actes de corruption par rapport à l’administration. Ajouter à cela, la réalité du terrain ou on constate, du fait du modèle bureaucratique, l’ampleur du contact permanent entre les agents administratifs et les usagers ce qui a toujours favorisé la tentation et surtout l’abus dans l’utilisation du pouvoir par les détenteurs.

Est-ce que le cadre réglementaire est aujourd’hui suffisant pour que l’Algérie engage un processus de récupération des sommes d’argent détournées ?

Il faut d’abord, connaître et identifier, les origines et les montants de l’argent détournées et qui se trouvent en dehors du territoire algérien. Par origine, on entend l’argent sorti par le biais d’opération de surfacturation ou bien sous forme de commissions (pots-de-vins) reçues pour attribution de grands contrats au profit des grandes multinationales. Un travail assez compliqué et long qu’il faut mener en déployant les moyens humains et matériels nécessaires. Retracer les circuits à travers lesquels l’argent a été sorti, nécessite une coopération internationale. Malgré que l’Algérie soit signataire des conventions de prévention et de lutte contre la corruption avec plusieurs entités étrangères, néanmoins la mise en application, n’est pas chose aisée. Par la suite, il faut faire appel à des organismes et cabinets spécialisés dans la traque des détournements de fonds qui peuvent aider les autorités algériennes à récupérer ce qui est récupérable. Parce que certains pays sont connus pour être difficiles en termes de négociations sur de tels dossiers.

Que recommandez-vous pour lutter efficacement contre la corruption dans les années à venir ?

Comme cité plus haut, la plus grande défaillance dans la lutte contre la corruption réside dans la mauvaise pratique de gouvernance. A ce sujet, il faut rapidement revoir en profondeur le dossier de la gouvernance et à tous les niveaux (central et régional). La moralisation de la gestion des affaires économiques est, aujourd’hui, une condition sine qua non ; sans cela, il serait donc, impossible de lutter efficacement contre ce fléau qui gangrène l’économie algérienne. Intégrité et transparence, deux notions à développer chez les tenants du pouvoir à travers un meilleur choix sur les compétences et le moyens utilisés. La généralisation des TIC devient une obligation permettant plus de transparence, une facilité d’accès à l’information et surtout un suivi et un contrôle instantané. Aussi, il faut qu’il y ait plus de rigueur dans le contrôle des transferts de fonds vers l’étranger avec une meilleure traçabilité surtout lorsqu’il s’agit des pays de destination connus sur la place financière comme des pays à risques. Sur le plan international, il faut être actif en termes de diplomatie pour l’échange des informations susceptibles de prévenir et d’identifier les malversations, les détournements par divers moyens. Il serait intéressant de créer une brigade nationale de lutte contre la corruption ayant l’autonomie et l’indépendance avec un champ de compétence à l’international.

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