Son Excellence, Ambassadeur de Chine à Alger Liu Yuhe.

Son Excellence, Ambassadeur de Chine à Alger Liu Yuhe.

Pour mieux comprendre les mutations connues par le Chine et mieux s’enquérir des relations sino-algériennes, nous nous sommes rapprochés de son Excellence Liu Yuhe, ambassadeur de Chine à Alger. Entretien.

Entretien réalisé par Ali Boukhlef

Dziri : L’Algérie et la Chine entretiennent des relations historiques. Comment les qualifiez-vous actuellement ?

Les relations entre la Chine et l’Algérie sont amicales, fraternelles et historiques. Elles remontent à loin. Cette année, l’Algérie vient de célébrer le 58ème anniversaire du déclenchement de sa Révolution. C’était cette révolution qui avait ouvert une nouvelle ère à l’Algérie. Cette Révolution occupe, également, une place très importante en Afrique dans sa lutte pour L’indépendance et sa liberté.

L’amitié sino-algérienne a été forgée tout au long de cette lutte. Je crois qu’elle a une base solide. Nous avons beaucoup payé dans une Histoire similaire. Nous avons les mêmes idéaux de progrès et de prospérité. Nos deux peuples aiment la paix et la Justice.

Cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, les relations entre nos deux pays s’orientent de plus en plus vers le volet économique. Quel est le volume actuel des échanges entre l’Algérie et la Chine ?

Les échanges commerciaux constituent un des aspects importants de notre relation de coopération. On constate qu’avec les efforts des deux pays, le rythme de croissance se poursuit à une allure assez rapide, grâce notamment à l’activisme des hommes d’affaires algériens qui n’hésitent pas à faire le trajet Alger-Pékin, malgré la longueur de la distance.

En 2001, le volume global des échanges entre la Chine et l’Algérie n’était que de 290 millions de dollars. Alors que l’année dernière, ce volume a atteint 6,4 milliards de dollars. Durant les neufs premiers mois de cette année, le volume a atteint 6,5 milliards de dollars. Cela constitue une croissance de 29,7% par rapport à la même période de l’année dernière. A la fin de l’année, on va dépasser les 7 milliards de dollars.

Cela a été enregistré malgré une conjoncture régionale et internationale assez difficile.

Cette croissance rapide est due à plusieurs facteurs. Il y a d’abord le dynamisme des hommes d’affaires algériens. Il y a aussi, je crois, une très grande complémentarité sur le plan économique et commercial entre la Chine et l’Algérie. Nos deux pays sont dans une phase de développement rapide. La Chine maintient, depuis des années, une croissance importante. En Algérie, on voit partout que l’environnement est un grand chantier. C’est donc cette importante croissance qui crée l’opportunité aux hommes d’affaires de nos deux pays.

Les Algériens ont découvert les entreprises chinoises dans des chantiers de bâtiments au début des années 2000. Quels sont les autres secteurs qui intéressent les Chinois ?

Il y a une volonté commune de renforcer davantage cette coopération stratégique dans tous les domaines. Le gouvernement chinois encourage les grandes sociétés à venir en Algérie. La plus ancienne société (CSCEC) est en Algérie depuis plus de 30 ans. La plus récente est arrivée il y a seulement quelques jours. Il s’agit du groupe de construction urbain de Pékin chargé de construire l’Opéra d’Alger. Il y a plus de 600 entreprises chinoises qui travaillent en Algérie. Mais nous n’avons pas, au niveau de l’ambassade, de chiffre exact, parce que les sociétés chinoises ne sont pas obligées de venir s’inscrire chez nous. Il y a beaucoup de sociétés privées qui établissent directement des liens avec des entreprises algériennes.

Plus globalement, on peut trouver ces entreprises dans des domaines comme le bâtiment, les infrastructures routières, les chemins de fer, l’énergie, les télécommunications, l’hydraulique, l’agriculture –nous avons démarré cette année un projet-pilote de traitement des terres salines à Relizane. Cela touche donc tous les domaines.

On reproche souvent aux sociétés chinoises le manque de sérieux dans la réalisation de certains chantiers. On parle même de mauvaise qualité. Est-ce une vérité ou une simple idée reçue ?

Les amis Algériens peuvent constater sur place le travail des entreprises chinoises. Je me rappelle que, avant le tremblement de terre de Boumerdès en 2003, on disait que tous les bâtiments écroulés étaient construits par les Chinois. Mais après la panique, on s’était rendu compte que, finalement, les bâtiments construits par les sociétés chinoises étaient de bonne qualité. La preuve en est, c’est qu’après cela, on fait venir de plus en plus de sociétés chinoises. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a aucun problème. Dans un chantier si vaste, où il y a plusieurs secteurs, tout est laissé à l’appréciation générale de nos amis algériens.

La Chine a offert à l’Algérie un opéra. Est-ce un signe d’amitié ou une opération purement commerciale ?

Je disais tout à l’heure que l’amitié sino-algérienne est fraternelle et historique. En 1963, lors de sa première visite en Algérie, l’ancien Premier ministre chinois, Zhou Enlai, avait qualifié l’amitié sino-algérienne d’une « amitié qui a subi toutes les épreuves ».

Un demi-siècle après, on constate que cette déclaration correspond bien à la réalité. Parce que, quels que soient les aléas de la réalité internationale, cette amitié peut résister aux épreuves du temps.

En cette année de la célébration du Cinquante-huitième anniversaire de la Révolution algérienne, quelqu’un qui parle d’argent va fâcher les moudjahidine. Parce que, l’amitié qui est forgée dans le même tranchée n’a pas de prix. Ce n’est donc pas uniquement commercial.

Nous avons fait cela, parce que nous sommes avec un pays ami avec lequel nous avons lutté ensemble. Aujourd’hui, nous devons relever, ensemble, le défi du sous-développement. Je pense que, en hissant notre coopération au niveau stratégique en 2004, les deux chefs d’Etats voyaient plus loin.

Comme vous le savez, la culture chinoise est très riche. Elle est plusieurs fois millénaire. La culture musulmane a aussi joué un rôle très important et a apporté une grande contribution au progrès de l’humanité. Vous constatez que, compte tenu de ces valeurs, nous ne faisons pas cela uniquement en Algérie. Dans les autres pays arabes et africains, nous avons cette volonté commune de renforcer les échanges culturels. C’est dans ce cadre que le gouvernement chinois a proposé à nos amis algériens de créer une nouvelle plate-forme d’échanges culturels et civilisationnels. Cela va rapprocher davantage nos deux peuples. Cela va devenir un symbole de cette amitié.

Malgré cette forte amitié, les entreprises chinoises ne sont pas très présentes dans le domaine de l’énergie, notamment les hydrocarbures. Pourquoi ?

Le secteur de l’énergie occupe une place très importante dans l’économie algérienne. Les trois grandes sociétés chinoises spécialisées dans l’énergie ont des petits projets en Algérie. Elles sont venues récemment, parce que dans le passé, elles ne connaissaient pas bien le marché algérien. L’une d’entre elles n’est d’ailleurs venue que l’année dernière. Mais je crois que, progressivement ces entreprises vont élargir leurs activités. Car, il n’y a pas uniquement le gaz et le pétrole. Il y a également les énergies renouvelables, où l’Algérie compte d’énormes potentialités. Je pense qu’il y a donc de la place pour tous les partenaires.

La Chine est désormais deuxième puissance économique mondiale. Qu’ce-ce que cette position représente pour vous ? Quels sont les défis que doit relever la Chine à l’avenir ?

Effectivement, la Chine a connu, ces dernières années, des changements de fond en comble. On peut même dire que la Chine change chaque jour. Mais ce n’est pas en quelques années qu’on arrive à réaliser tous ces développements.

C’est depuis la Révolution de 1911 que la Chine avait commencé à chercher une voie de développement. On avait copié, au départ, le système capitaliste. Cela n’avait pas marché. Et puis depuis 1949, on avait commencé à copier le modèle de l’ex-Union soviétique, à savoir l’économie planifiée. Finalement, cela n’avait pas bien marché non plus. C’est à partir de 1978 que la Chine a commencé à trouver la voie idoine. On ne peut donc pas dire que ces changements ont été réalisés en quelques années. Cela a été rendu possible grâce à l’effort de plusieurs générations.Depuis des années, en effet, la Chine attire les regards du monde entier. Cela est dû essentiellement à la direction du Parti communiste chinois qui arrive à trouver la bonne voie qui correspond à la réalité chinoise. Car, chaque pays a ses problèmes, ses spécificités. Cela prouve aussi que dans le monde, il n’y a pas un seul modèle politique ou économique. Chaque pays peut trouver une voie qui correspond bien à sa réalité, tout en entreprenant des réformes aussi bien sur le plan politique, économique que social ou culturel.

On constate qu’on peut bien lier cette histoire, cette culture plusieurs fois millénaire à un monde qui évolue vers la mondialisation. Il faut donc être toujours en phase avec son époque. C’est comme cela qu’on arrive à réaliser son développement.

Tous ces résultats sont le fruit du labeur du peuple chinois. Ce n’est pas en regardant le ciel que les galettes tombent. Il faut bien travailler au printemps pour avoir une bonne récolte en automne. C’est pourquoi le gouvernement chinois et le parti (communiste) ont appelé à concentrer toutes les activités autour du développement. Parce qu’il y a énormément de problèmes qu’on doit résoudre. Mais c’est encore une fois dans le développement qu’on arrive à trouver une solution.

Tout au long de ce processus de développement, il faut être aussi attentif aux revendications de son peuple. Parce que le développement doit être au service du bien-être du peuple, de sorte à ce que tout le monde puisse participer à l’effort de développement. Un autre aspect non négligeable : avec la mondialisation, le monde devient de plus en plus petit. Les liens entre les individus ne sont jamais aussi étroits que maintenant. Il faut donc appliquer une politique d’ouverture sur l’extérieur. La Chine a toujours insisté pour poursuivre une voie de développement pacifique afin de renforcer les relations avec tous les pays. Le gouvernement chinois a toujours insisté pour le maintien d’une stabilité sociale. Car, sans paix et stabilité, il n’y a point de développement. En 1978, le volume de commerce extérieur de la Chine était de 20, 6 milliards de dollars. Tandis que l’année dernière, ce chiffre a atteint 3,6 billions de dollars. Le PIB était de 200 milliards de dollars en 1978 (10ème rang mondial). L’an dernier ce chiffre a atteint 7,3 billions de dollars, ce qui place la Chine à la deuxième place mondiale, devant le Japon. La Chine ne compte que 7% de terres cultivables. Mais elle parvient à nourrir 1/5 de la population mondiale. Les choses ne sont donc pas si simples.Je suis fier, en tant que Chinois, de parler de tous ces progrès. Mais quand on voit les défis qui nous attendent, il faut rester lucide et garder les pieds sur terre. Parce que le PIB par tête d’habitant était l’année dernière de 5414 dollars/ personne/an, soit la 89ème place mondiale, ce qui nous met au même niveau que l’Algérie. C’est pourquoi, il y a encore un long chemin à parcourir et beaucoup de défis à relever.

La tenue du 18ème Congrès du parti communiste chinois est un évènement important. C’est l’occasion de faire le bilan des 5 dernières années et de tirer les leçons de ce qui a été fait. Il s’agit surtout de définir une stratégie et un plan d’action pour les années à venir. Le gouvernement chinois a fixé 2020 comme objectif pour construire une société à moyenne aisance. Dès 2050, on peut atteindre un niveau plus élevé. Mais pour cela, plusieurs générations doivent travailler encore dur. Car, comme dit l’adage : « vouloir, c’est pouvoir ».

Je vous laisse conclure, Excellence…

Il y, en Chine, un proverbe qui dit : « pour voir plus loin, il faut toujours monter un étage plus haut ». Chez les Arabes, ont dit que pour avoir « une eau plus douce, il faut creuser un puits plus profond ».

Après plus d’un demi-siècle de coopération amicale entre la Chine et l’Algérie, on peut dire qu’on a atteint l’âge de la maturité. Mais c’est aussi un nouveau départ. On a déjà cette hauteur, puisque les deux chefs d’Etat ont déjà des visions avant-gardistes, stratégiques. Ils ont déjà hissé notre coopération au niveau stratégique. Il y a aussi cette profondeur, parce qu’avec cette amitié historique, cela reste toujours dans les coeurs de nos deux peuples. Je pense donc que pour relever tous les défis, on doit continuer à travailler main dans la main. Parce que nous sommes persuadés qu’ensemble, on pourra aller plus loin et construire un avenir meilleur dans l’intérêt de nos deux pays et de nos deux peuples, mais aussi nous pourrons apporter des conditions beaucoup plus grandes au maintien de la paix, de la stabilité pour la prospérité régionale et internationale.

 

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