Yazid Benmouhoub, directeur général de la Bourse d’Alger «De nouvelles entreprises cotées en Bourse en 2019»

Yazid Benmouhoub, directeur général de la Bourse d’Alger «De nouvelles entreprises cotées en Bourse en 2019»

La Bourse d’Alger va connaître une nouvelle dynamique avec l’intégration des nouveaux adhérents d’ici à la fin du deuxième semestre, confie le directeur général de la Bourse d’Alger dans cette interview. En effet, selon notre interlocuteur, dix entreprises ont déjà exprimé leur intention de s’introduire en Bourse. Ce qui semble que les choses se précisent pour certaines.

INTERVIEW RÉALISÉE PAR NASSIMA BENARAB

POUVEZ-VOUS NOUS DRESSER L’ÉTAT DES LIEUX DE LA BOURSE D’ALGER ?
La Bourse d’Alger est une SPA créée en 1997. Elle est la propriété des Intermédiaires en Opérations de Bourse (IOB), qui sont à la date d’aujourd’hui au nombre de onze IOB. Il s’agit de six banques publiques, à savoir la BADR, la BDL, la BNA, la BEA, la CNEP et CPA, ainsi que des banques étrangères telles que SG Algérie, BNP Paribas Algérie, Tell Maekets, Salam Banque et Al Baraka Banque. Le nombre de sociétés cotées à la Bourse d’Alger est au nombre de six, dont cinq listées sur le marché principal dédié aux grandes entreprises : Hôtel El Aurassi, Saidal, Alliance Assurances, NCA Rouiba et Biopharm. Il s’agit de la société AOM Invest, dédié aux PME qui a fait son entrée fin 2018, avec une capitalisation de la Bourse de 450 milliards de dinars.

POUVEZ-VOUS NOUS EXPLIQUER LES RAISONS D’UN MARCHÉ BOURSIER QUI TARDE À DÉCOLLER EN ALGÉRIE?
Souvent, beaucoup tendent à faire porter à la Bourse d’Alger, les causes de ce retard. Or, lorsque l’on parle de la Bourse nous devons raisonner en termes d’écosystème boursier efficace, où chaque acteur doit jouer un rôle déterminé. Ainsi, en plus des institutions de marché déjà existantes, à savoir la Cosob, la Bourse d’Alger et le dépositaire central et les IOB, d’autres parties doivent agir pour garantir un développement rapide du marché. C’est le cas notamment des fonds d’investissement qui sont par leur nature d’activité, des véhiculent importants vers la Bourse, du capital risque en général, des sociétés de placements de type SICAV et OPCVM, des associations patronales, etc. Cette chaîne à multiples maillons n’est malheureusement pas encore complète pour garantir le développement d’un marché boursier au sens plein du terme.

QUELLES SOLUTIONS PRÉCONISEZ-VOUS ?
Les difficultés de financement que traverse notre pays, notamment depuis 2014, période pendant laquelle nous sommes passés d’une situation de surliquidités bancaires, entre 2000 et début 2013, à une situation de sous-liquidité importante, soit une baisse de plus de 74%, nous incite à chercher d’autres sources de financement, voire à changer de modèle de financement, en passant
d’une finance d’endettement, exclusivement bancaire à un financement par le marché, où la Bourse pourra jouer un rôle plus important. A ce titre, il est important d’augmenter la profondeur du marché, en listant plus d’entreprises, qu’elles soient publiques ou privées. Pour ce faire, l’élargissement des avantages autres que fiscaux, pour une cotation en Bourse devrait être envisagé. Par exemple, il pourrait être envisagé une préférence pour les entreprises cotées en Bourse dans l’accès aux marchés publics,
conditionner certains avantages, ANDI, par exemple, par la nécessité de coter, plus tard, à la Bourse d’Alger, une portion du capital des entreprises éligibles, d’exonérer des droits d’enregistrement les transformations de statuts, des sociétés qui souhaitent s’introduire en Bourse, etc. Je précise, qu’en l’état actuel, beaucoup d’avantages sont offerts par les pouvoirs publics, aussi bien pour les investisseurs (actionnaires et prêteurs) dont les gains générés en Bourse sont totalement exonérés de l’impôt, que pour les entreprises cotées qui bénéficient d’une réduction de l’IBS sur le bénéfique à hauteur du taux d’ouverture, au même titre que sont exonérées les plus values de cession réalisées en Bourse.

COMMENT EXPLIQUEZ-VOUS LA RÉTICENCE DES ENTREPRISES ALGÉRIENNES À L’ÉGARD DE LA BOURSE ?
Une Bourse est un marché fait pour et par les entreprises. Si, aujourd’hui, le nombre de sociétés cotées à la Bourse d’Alger est très réduit, cela nous amène à nous poser la question suivante : avons-nous des entreprises qui répondent aux standards d’une cotation en Bourse ? A l’exception des entreprises du secteur public de grande taille, le reste des sociétés, notamment, dans le secteur privé est réduit. En effet, les statistiques montrent un tissu de PME de quelque 700 000 entreprises. Mais une analyse plus poussée nous montre que 97% sont des TPE (Toutes petites entreprises), qui donc ne sont pas éligibles à une cotation en Bourse.
Les 3% restants, potentiellement éligibles, sont réticentes à le faire, malgré des avantages importants qu leur offre la Bourse.

POURQUOI CETTE RÉTICENCE ?
Pour plusieurs raisons. Là, je me focaliserai sur le secteur privé, car les entreprises du secteur public ont les moyens de leur politique étant donné qu’elles appartiennent à l’Etat, actionnaire unique. Les entreprises du secteur privé sont de type «familial».
Ainsi, elles sont souvent réticentes à intégrer dans leur capital, des actionnaires étrangers à la famille. Etant donné que l’entrée en Bourse se fait souvent par une ouverture du capital, ces sociétés ne se bousculent pas aux portillons de la Bourse. D’autre part, la forme juridique de la majorité d’entres elles (Eurl ou Sarl) ne correspond pas aux statuts exigés par la réglementation boursière, s’est-à-dire des SPA. Un autre facteur réside dans le fait que les propriétaires ignorent les possibilités de financement par la Bourse. En effet, le modèle de financement dominant en Algérie est de type «endettement». Ces entreprises, si elles ne s’autofinancent pas, elles recourent systématiquement au financement bancaire. Il est intéressant de souligner ici, que les bonifications des taux d’intérêt sur les crédits d’investissement évincent de facto le financement via la Bourse.
Enfin, les quelques entreprises, potentiellement éligibles à une introduction en Bourse, ne sont pas suffisamment structurées pour pouvoir répondre aux exigences d’une cotation, notamment en ce qui à trait à la séparation entre l’entreprise en tant que personne morale à part entière et la «famille», mais aussi toutes les exigences de transparence que doit s’imposer toute société cotée en Bourse. Toutefois, les multiples actions de vulgarisation que nous menons auprès de ces entreprises laissent entrevoir des lendemains  meilleurs, dans le sens où nous avions enregistré, faut-il le signaler, un retour d’intérêt des ces entreprises pour un financement par la Bourse et l’entrée de la première PME (AOM Invest) à la Bourse d’Alger, le mois de décembre 2018.

SERAIT-IL POSSIBLE DE CHANGER LES MENTALITÉS DES PATRONS ?
Cela est tout à fait possible. D’ailleurs, depuis 2013 que nous sillonnons l’Algérie, dans le cadre d’un plan de communication ciblé, où nous avons rencontré des milliers de chefs d’entreprise, nous avons pu mieux faire connaître la Bourse et améliorer la perception des chefs d’entreprise envers ce nouveau mode de financement. Par ailleurs, la situation financière actuelle doit inciter les chefs d’entreprise à trouver d’autres sources de financement, en plus de celles déjà existantes, tant il s’agit de la survie et de la pérennité de leur business. Ces contraintes peuvent être perçues comme une aubaine pour attirer plus d’entreprises en Bourse, tant une grande partie d’entres elles sont sous capitalisées et donc, éprouveront plus de difficultés à mobiliser les financements bancaires nécessaires à leur développement. Dans notre démarche de communication, nous mettons souvent l’accent sur la pérennité des entreprises familiales qui, souvent préparent mal ou pas la transmission. Ainsi, nous expliquons le risque de disparition de ces entreprises non cotées, suite à la disparition des fondateurs, souvent dans les cinq années qui suivent.

QUELLES SONT VOS PROCHAINES ACTIONS EN TANT QUE DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA BOURSE ?fezzef
Depuis ma prise de fonction, j’ai toujours oeuvré à véhiculer une nouvelle image de la Bourse qui a longtemps souffert des critiques, souvent injustifiées. Notre plan d’action se décline en deux grands axes. Le premier axe consiste à vulgariser, pour un plus grand nombre, le marché boursier algérien, et ce, en ciblant en priorité les chefs d’est entreprises publiques et privées, soit via les associations patronales, soit en b to b. Nous avons élargi ensuite le cercle aux professionnels de la finance, notamment les experts
comptables et commissaires aux comptes, tant cette corporation constitue un des maillons forts dans le processus d’introduction en amont et en aval. En parallèle, nous assurons une couverture médiatique, à travers les différents medias qui, pour nous, constituent le trait d’union entre la Bourse et le monde des affaires et du grand public dans la diffusion de l’information financière. A ce titre, nous avons même dispensé une formation au profit de plusieurs journalistes, tous médias confondus, en vue de les initier au monde de la Bourse. Nous comptons renouveler cette opération autant de fois que nécessaire, jusqu’à voir, pourquoi pas, l’émergence d’une presse spécialisée en finance, notamment la finance de marché. Nous allons notamment accentuer notre présence, à travers le territoire national, en participant aux diverses manifestations économiques et en organisant nos propres rencontres et séminaires sur des questions et problématiques liées à notre domaine d’activité.
D’ailleurs, des rencontres avec nos partenaires des Bourses étrangères sont également prévues, en vue de faire bénéficier les acteurs du marché boursier algérien, des expériences de ces marchés. Dans le même sillage, nous allons accompagner les entreprises que nous avons déjà démarché lors de nos diverses sorties, et qui ont émis le voeu de faire leur entrée en Bourse. A ce titre, il est utile de préciser qu’une dizaine de sociétés privées, de divers secteurs et tailles se sont prononcées en faveur d’une introduction en Bourse. Après plusieurs rencontres, certaines d’entre elles ont entamé la première étape de ce processus qui consiste d’abord, en la transformation de leurs sociétés en SPA, puis en le lancement de la procédure d’évaluation. Nous avons bon espoir d’assister, pour quelque-unes d’entre elles, à la cotation de leurs titres en Bourse, durant le second semestre 2019. Le second axe concerne la formation à laquelle nous accordons la plus haute importance. En effet, démarrant du constat que la finance de marché n’est que marginalement dispensée par nos universités et écoles de formation, nous avons entrepris de renverser la tendance pour disposer, en temps utile, de la ressource humaine qualifiée à même de soutenir le développement du marché boursier algérien. Pour ce faire, des conventions de partenariat ont été signées avec des universités algériennes, en vue d’associer le monde universitaire, à travers les laboratoires dédiés à la réflexion sur les sujets et problématiques qui se posent à nous. Ainsi, plusieurs formations ont été lancées en collaboration avec l’autorité de marché, Cosob, en partenariat avec des instituts de formation, tels que l’IEDF de Koléa, l’IFB de Dely-Ibrahim et même l’université d’Alger 3. Ces formations seront renouvelées, développées et adaptées au contexte et au besoin du marché. Parallèlement, nous avons entrepris d’ouvrir la Bourse aux étudiants, qui, soit y affluent dans le cadre de leur stage pratique, ou prévoient des missions pédagogiques, par groupe d’apprenants. Des centaines d’étudiants de toutes les régions du pays ont pu, ainsi, voir de près, les pratiques boursières. Ces actions seront maintenues, en attendant d’ouvrir à terme notre propre école de formation, comme c’est le cas dans les plus grandes places boursières dans le monde. Enfin, des journées ‘‘Portes ouvertes’’ sont prévues et seront lancées au profit du grand public qui commence, faut-il préciser, à peine à s’initier à la Bourse d’Alger.

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