Viol des hommes en Algérie. L’horreur souvent conjuguée à l’impunité

Viol des hommes en Algérie. L’horreur souvent conjuguée à l’impunité

«Que ces minutes de jouissance pour toi ont été cruelles et terrifiantes pour moi ! Je n’avais même pas les mots pour me défendre contre toi. Je n’avais aucun système de protection contre l’horreur de ton crime. Tu m’as pris au piège comme un petit animal. Tu m’as fait mal. Et je saigne encore. Je saigne de te savoir libre, alors que je suis prisonnier de ton enfer. Je suis prisonnier de ta débauche depuis ce jour-là. Tant de gestes violents commis sur un enfant de onze ans !… Je te dénonce avec mon corps d’adulte pour enfin protéger l’enfant que tu as sali pour le reste de ses jours.»

Extrait – Je n’avais que onze ans (page 39) – La pédophilie un crime contre la personne de Jacques Benoit.
Par Meriam Sadat

C’est l’un des sujets les plus tabous en Algérie. Et pourtant, il est là, très présent. La montée de la violence dans la société lui ouvre toutes les portes. Il a plusieurs adeptes: pédophiles, pervers, psychopathes, obsédés sexuels, sadiques, délinquants, toxicomanes,… Il est là, tapis comme une bêtes sanguinaire, monstrueuse, à l’affût de sa proie, pour se repaître de sa chair. Il a plusieurs visages. Il peut être médecin, chômeur, imam, gendarme, délinquant, enseignant… Il peut aussi être un inconnu, un voisin, un parent ou un ami. Sa victime, elle, gardera à jamais la marque rouge et indélébile de la honte et du désespoir. Dans le meilleur des cas. Et dans le pire, c’est la dépression, la folie, la vengeance, la délinquance et même… le suicide. Il s’agit du viol et de ses victimes masculines. Oui, des victimes masculines ! Et elles sont nombreuses. Tous âges confondus. Mais pour leur majorité, elles n’en parlent pas. Elles se taisent, se renferment sur elles-mêmes, se recroquevillent sur leur drame. Par honte, peut-être. Ou alors par peur. Par peur de représailles. Par peur aussi d’être désignées du doigt dans une société régie par les tabous et le qu’en- dira-t-on. Parfois même, elles se sentent coupables, alors qu’elles ne sont que d’innocentes victimes. Commence alors la décente vertigineuse dans les profondeurs abyssales de l’horreur. Et du mal. Cependant, l’enfer doit cesser. Urgemment.

Un garçon violé : un corps et un esprit brisés

Karim est l’un de ses enfants marqués à jamais par la cruauté des hommes. Visiblement, il témoigne sans difficulté. Mais sa voix qui s’étouffe de temps à autre, le teint de son visage qui vire au cramoisi, ses yeux souvent baissés et ses ongles rongés en disent long sur l’horreur qu’il a vécue au plus profond de sa chair et de son âme. D’une voix qu’il voulait ferme, Karim revient sur son malheur. «C’était en 2001, et je n’avais que six ans. Deux fois par semaine, j’allais à la mosquée pour apprendre le Coran. L’imam était un homme de plus de cinquante ans. J’avais toujours peur de lui. Il avait des manières doucereuses qui ne me plaisaient pas et un regard qui me mettait mal à l’aise. En disant cela à mon père, ce dernier se moquait de moi en croyant que je prétendais des histoires pour fuir les cours», raconte d’une traite Karim, comme s’il avait peur de perdre les mots s’il venait à s’arrêter. Et comme si toute la scène défilait devant ses yeux, il poursuit : «Un jour, à la fin du cours, et alors que tous mes camarades quittaient la mosquée, l’imam me demanda d’aller lui acheter du pain. En revenant à la mosquée, j’étais loin de douter que celui qui prêchait la parole de Dieu allait se transformer en diable. Il m’attendait dans sa chambre, tout nu, une lueur mauvaise et perverse dans ses yeux. Pétrifié, je sentais que mes jambes se dérobaient sous moi. J’ai même uriné dans mon pantalon. Profitant de ma faiblesse, il s’est jeté sur moi, m’a plaqué au sol et m’a sauvagement sodomisé. Il m’a déchiré. J’avais tellement mal, et je saignais. Lui, une fois sa libido satisfaite, me somma de me rhabiller et de ne souffler mot à personne de ce qui venait de se passer. Il a même prétendu que même si je racontais ça, personne ne me croira.» Karim, âgé de dix-sept ans aujourd’hui, peine à sortir de son cauchemar. Il est pourtant soutenu par sa famille. «Cet imam a fait croire à mon fils que personne ne le croira. Mais avait-il besoin de parler pour qu’on se rende compte de ce qu’il venait de subir ? Ce jour-là, en rentrant à la maison, il titubait, pleurait et son pantalon était mouillé et tâché de sang. Sous la pression, il a fini par cracher le nom de son bourreau. Ce dernier croupit toujours en prison. Mon fils, lui, est à ce jour pris en charge par un psychologue. Plus de dix ans après. Cela n’a été facile ni pour lui ni pour sa famille, mais il arrive à surmonter ça, ne serait-ce qu’en apparence», raconte le père de Karim qui, toutefois, ne se leurre pas trop. Il sait en effet que son enfant fait un effort surhumain pour refouler ses souvenirs au fin fond de sa mémoire. Une mémoire endolorie et traîtreusement ensanglantée par celui qui devait donner le bon exemple. Hélas! Le malheur est que, comme Karim, beaucoup d’autres enfants sont violés au quotidien. Jugez-en. En moyenne, ce sont près de 1200 enfants victimes d’actes contre nature enregistrés par an en Algérie. En 2010, le réseau national pour la défense de l’enfant, Nada, a fait état de pas moins de 7000 mineurs abusés sexuellement. Soit plus de 19 viols par jour. La majorité de ces crimes sont commis sur des garçons. Révoltant ! D’autant plus que ce ne sont là que les cas recensés. Nombreux sont ceux qui préfèrent taire leur malheur et mourir à petit feu, verser dans la délinquance ou sombrer dans la folie.

«Le viol est mon lot dans cette vie»

Mohamed est un enfant de treize ans. Il a fallu plus de quatre mois et des trésors de patience et de psychologie, pour pouvoir l’approcher et le convaincre d’apporter son témoignage.
Aujourd’hui, c’est avec effroi qu’il raconte l’enfer qu’il a vécu, il y a à peine une année. Mais il raconte, quand même. Le viol étant un acte qui dépossède celui qui le subit de son corps, il est également un acte qui provoque le silence chez lui, avec la
peur qu’on doute de sa parole, voire être instrumentalisée. Mohamed, au bout du désespoir, entame son récit par petites
phrases : «J’ai été violé par mon cousin, à plusieurs reprises. Et ce, pendant plus d’une année. Je suis orphelin de père, et c’est lui qui prétendait s’occuper de nous. Mais en vérité, c’était un monstre qui ne venait chez nous que pour user et abuser de moi. Je c omme n ç a i s même à croire que le viol était devenu mon lot dans cette vie.» La voix se brise, les yeux se  remplissent de larmes et les mains tremblent. L’enfant de treize ans parait vieilli de dix. Il se tait. Son silence est si éloquent, si douloureux. De cette douleur provoquée par un tas de lames effilées et empoisonnées qui vous lacèrent tout le corps. Il reprend, cependant : «Lui, il est parti maintenant. Il est mort dans un accident de moto. Mais moi, je suis toujours là, avec ma douleur. Et mon déshonneur. Il m’a sali à jamais, et je souffre. Je veux mourir et en finir avec ce cauchemar.» Ainsi donc, le violeur est parti. Mais son mal est toujours là, très profond, comme les marques laissées par les griffes d’une bête immonde enfoncées dans la chair jusqu’à la moelle, celle de Mohamed. De son martyre, il n’a parlé à personne. Ses pauvres épaules frêles continuent à supporter le poids de ce qui n’aurait jamais dû arriver. Loque humaine, vivant dans l’espoir de mourir, Mohamed serait-il un futur candidat au suicide ? Combien sont ils de Mohamed à souffrir en silence? Et combien seront-ils à mourir dans l’indifférence ?

Le tabou au secours du mal

Dans les viols, c’est un climat de terreur et de domination qu’on cherche à installer. Le discours consistant à dire que quelque part la victime l’a cherché, qu’elle doit cacher son déshonneur est, une fois de plus, une manière de faire taire, et une collaboration inconsciente avec les violeurs très rarement jugés. Ces agresseurs, au-delà d’une simple pulsion, sont aussi les conséquences d’un désir de domination, de violence, de colère
et de contrôle sur une autre personne. Sid Ali, 15 ans, violé par un quadragénaire. Hakim, 21 ans, violé par un multirécidiviste.

Nourredine, 17 ans, violé par une bande de quatre délinquants. Sami, 9 ans, violé par un lycéen… Et la liste est longue. Aujourd’hui, beaucoup de ces victimes ne sortent plus de chez elles, ou alors rarement, de peur de provoquer des bêtes féroces, hideuses et avides de proies innocentes pour satisfaire des instincts bestiaux. De leur cauchemar, motus. Le tabou, l’humiliation et le déshonneur deviennent, de ce fait, les alliés incontournables des violeurs. Ils leur permettent de briser encore et encore plus des vies. Fermer les yeux et faire la sourde oreille ne prévient pourtant pas les malheurs. Les crimes. «Le viol est un phénomène qui existe, et il prend de l’ampleur. Chez nous, et il faut l’admettre, il est l’indicateur d’un dysfonctionnement social plus profond. En parler reste un tabou lié au fait qu’il faut protéger l’honneur de la famille», indique Dr Salah Belmekki, psychiatre. Mais ne pas en parler n’empêche ni les violeurs de violer, ni encore moins les victimes d’être violées. Et ainsi, c’est toute la société qui devient complice de l’innommable. De l’odieux.

«Je me venge, et je ne vis que pour ça»

Nul n’ignore que violer un autre être équivaut à lui voler son intimité, sa dignité, son corps. La peur d’être perçu comme faible, voire même responsable de son viol, engendre des séquelles physiques et psychiques gravissimes. Salah a 35 ans. Il est chômeur, toxicomane et voleur à ses heures creuses, comme il se décrit lui-même. Il y a de cela quatre ans, il purgeait une peine d’emprisonnement pour conduite en état d’ivresse ayant provoqué un accident. Mais en franchissant le seuil de la prison, il était loin de se douter du cauchemar qui l’attendait. Il était aussi très loin de se douter que sa vie allait basculer à jamais dans un tourbillon infernal fait de drogue, de proxénétisme et d’agressions de tous genres. Rencontré dans l’un des quartiers les plus chauds d’Alger, il semble très à l’aise dans son complet trois-pièces. Pourtant, quelque chose en lui cloche et suscite la curiosité. Quelque chose d’indéfinissable et d’insaisissable. Pourtant, il a fini par raconter, lui aussi, son grand secret. «J’ai toujours eu un faible pour la boisson, sans pour autant être un homme à problèmes. Mais une fois en taule, ma vie a changé du tout au tout. Je ne suis plus celui que j’étais avant. Maintenant, je vois le mal partout autour de moi, et si je ne fais pas de mal à mon tour, je me sens toujours faible et en danger. Faire ce que je fais me protège, en quelque sorte. D’ailleurs, je suis très craint, et je sais que personne n’osera plus s’en prendre à moi», avance Salah. Mais qu’est-il donc arrivé à Salah pour le transformer en machine malfaisante ? «Mon séjour en prison a été un enfer. Je partageais ma cellule avec des dealers de la pire espèce. Une fois, alors que j’avais refusé de leur céder mes cigarettes, ils m’ont bâillonné et roué de coups. Ils ne se sont pas arrêtés là. Ils ont poussé leur barbarie jusqu’à me sodomiser. Et chaque jour, l’enfer se répétait», rapporte-t-il. Il avoue aussi que depuis sa sortie de prison, il a versé dans la drogue et le proxénétisme. Il avoue aussi avoir violé des jeunes filles et des jeunes garçons. Dramatique ! Selon
Dr Belmekki, chez les victimes masculines de viol, «il y a un grand risque pour qu’elles reproduisent les même actes qu’elles ont subis». Ainsi donc, il n’est pas exclu qu’une personne violée devienne à son tour violeur. Et c’est là que le bât blesse. Mohcine, lui aussi, a été violé. Son frère Nabil raconte : «C’était en 1994, à Ghelizane, par un groupe de terroristes qui voulaient emmener des jeunes de force au maquis. Mon frère avait 29 ans. Ils l’ont violé devant nous tous, parce qu’il leur a résisté. Depuis ce jour, il a perdu la raison. Il s’est suicidé, il y a huit mois. Peut-être que sa mort est mille fois préférable à ce qu’il n’avait jamais réussi à surmonter !» Et des cas comme Mohcine, il y en a tellement. Mais pas spécialement violés par des terroristes. En mai 2004, à T’kout, à Batna, des jeunes ont subi l’innommable. C’était lors d’émeutes qui ont éclaté à la suite de l’assassinat, par un garde communal, du jeune Chouîb Argabi. «Les gendarmes nous ont déshabillés. Ils nous ont laissés debout dans la cour de la brigade de T’kout, jusqu’à épuisement. Les coups pleuvaient. Ils pleuvaient pour annoncer la semonce de la honte. La semonce du déshonneur. Nous affaiblir physiquement pour que notre résistance s’effiloche. Pour qu’ensuite, l’atteinte à notre pudeur, la sodomie, soit un dernier coup de grâce pour notre «tirrugza», pour notre ardent désir d’être libre…», racontent ces jeunes. Ce passage, sans le nom de T’kout, aurait pu être l’extrait du livre d’une personne ayant subi les affres des bagnes de Tazmamart, de Tazoult, Lambèze, du Goulag… Il aurait pu être aussi le témoignage d’un Irakien sur des exactions commises par les marines dans la prison Abou Ghraib en Irak. Il aurait pu être ce cri d’un Henri Alleg se vidant de son sang sous les coups des paras de Bigeard… Il aurait pu être le râle de cet opposant chilien auquel la police militaire du général Augusto Pinochet a fait vivre l’enfer… Hélas, cela s’est bien passé en Algérie, dans une région qui a donné ses meilleurs enfants pour l’indépendance et la liberté. Aujourd’hui, ces jeunes meurent à petit feu, sans travail, sans perspectives d’avenir, sans horizon. Pourtant, avant, ces jeunes étaient à l’aurore de leur vie. Une vie pleine de rêve que la cruauté humaine a balancée dans un crépuscule sans fin.

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