Voyageurs sur internet  Petits prix, grands bazars

Voyageurs sur internet Petits prix, grands bazars

 

Avant, voyager commençait à l’aéroport ou dans les gares de trains et stations de taxi, voire à l’arrivée à l’hôtel de notre destination. Aujourd’hui, ça commence devant nos écrans et ça finit, souvent, en grand bazar où l’on voulait voir plus clair ! Reportage.

Par Racim Tamrabet

Devenir son propre agent de voyage, économiser des sous, faire de bonnes affaires, dénicher de bons plans et chasser les bonnes destinations se fait, désormais, sur la toile.  Avec l’arrivée du «www», plus besoin de franchir la porte d’une agence pour organiser son trip, d’en discuter avec son agent pendant des heures et d’en sortir avec des tonnes de brochures et de catalogues touristiques. Il suffit de taper des mots clés sur une barre de recherche, de comparer, de calculer et surtout de cliquer. En Algérie, en l’absence du e-commerce, l’on est loin encore de ficeler son voyage du taxi du départ devant notre porte à celui qui nous y ramène après deux semaines de détente ou de mésaventures, mais l’on n’est pas loin des arnaques voyages sur les réseaux sociaux. Tahwissa, Kherja w farjda, Dour m3ana, Dir doura, Sorties photos, Sorties Algérie, Randonnées Algérie…autant de pages facebook qui proposent des destinations internes, souvent en une journée ou en week-end, à découvrir. D’autres pages sont directement liées au nom d’agences de voyages existantes dans le réel. Des agences qui, dans la grande concurrence, au vu du nombre important des agréments d’exercice délivrés, n’arrivent toujours pas à décoller.

Services client aux abonnés absents 

Le client est roi… ou pas ! Est c’est généralement le deuxième cas de figure qui prime. Au temps du digital en Algérie, ou du virtuel plus exactement, l’arnaqueur est roi. Il annonce, propose, promet, programme, donne rendez-vous, empoche des avances puis se rétracte, annule, ou simplement arnaque. Pour le confirmer, il suffit de souscrire à un programme et d’en subir les conséquences.

Commissions empochées

On est dans le 100% ou presque pour les destinations internes (hauteurs de la Kabylie, le Sahara…) en formule week-end prolongé et journée guidée. Pourquoi ? Et bien c’est simple, car ce sont des activités qui échappent au fisc, et à la loi, par conséquent. Passer par son bureau, son agrément et ses factures couterait beaucoup plus cher que de balancer une simple annonce sur internet, confirmer les inscriptions, via messagerie privé ou par tel, faire son propre guide, payer son transporteur, son traiteur et parfois son hébergeur, les moins disant, en cash et par tête que par chèque.  Il est aussi plus facile d’annuler à la dernière minute ou de changer de programme, car aucun engagement écrit et légal n’est établi entre les deux parties. L’inconscience du client y est pour beaucoup. Pour les destinations internationales, notamment la Tunisie, la Turquie et la Malaisie, il est difficile de parler marges et commissions, car cela se passe dans un manque total de transparence et de communication. Plusieurs agences approchées ne souhaitent pas en parler, prétextant leur mutisme par la peur de la concurrence. Mais au vu des offres compétitives placardées au quotidien çà et là, l’on imagine que les voyagistes ratissent large sur tous les services offerts : billetterie, réservation d’hôtel, circuit, restauration,… Notons que les agences algériennes ne font pas du tourisme réceptif, aucun plan de promotion du tourisme local n’est mis en place.

Tribunal digital !

Mais vers qui se tourner en cas d’arnaque ? Dans l’absolu vers la loi ! Sinon, dans le réel, ou plutôt le virtuel, vers les pages et groupes fermés «Bon/mauvais coins» tels que  les meilleures et pires agences de voyages Algérie, Le coin ou les meilleurs et pires coins Algérie, El Bazar, Dir l’affaire,… La tendance étant plutôt d’en parler autour de soi sur, encore une fois, les réseaux sociaux pour mettre en garde sa communauté d’une «éventuelle» arnaque. Tribune libre ou tribunal digital, on y lit, régulièrement, des posts d’arnaques, de déceptions, de services non à la hauteur de la qualité promise ou du paiement effectué, des réponses virulentes, des témoignages et des jugements, mais sans suite ! Pourtant, il s’agit d’actes passibles d’amendes et de peine de prison, dans les cas les plus extrêmes et répétés, aux yeux de la loi, selon Me A. Smaili, avocat, spécialisé dans les affaires sociales. «Il est vrai que ce genre d’affaires tarde à aboutir dans l’engrenage juridique, mais il faut l’entamer et ce, même si les obstacles décourageants se multiplient et commencent parfois au sein même du commissariat, premier receveur de plainte, qui ne prend pas au sérieux ce genre de cas», fait-il savoir.

Se faire rembourser dites-vous ? 

Plutôt impossible que rare au vu du nombre important d’arnaqués qui se plaignent, notamment pour les fameuses offres ‘’Tunisie à bas prix’’. Au cours de la récolte de nos données et éléments de ce reportage, nous rencontrons une voyageuse arnaquée par une agence de voyage. Nous l’appellerons Manel, elle préfère témoigner sous l’anonymat. Manel est voyageuse seule. Elle avait avant cela essayé la Tunisie via une offre d’agence alléchante postée sur Facebook. Elle la tente et c’était, tant bien que mal, un voyage effectué. Quelques mois après, elle essaie la même chose avec son amie. Destination Malaisie. L’exotisme, le dépaysement, les grands temples, l’eau cristalline de l’océan et le sable blanc étaient promis… Mais surtout une prise charge à l’arrivée. Manel raconte sa mésaventure au bout du monde : «Le départ se passe plutôt bien. Arrivée à l’aéroport, l’agent de voyage était là, billets en main, rassemblant notre groupe de cinq voyageurs et donnant les dernières instructions : arrivée en Malaisie, nom et contact de l’agence devant nous accueillir sur place, nom de l’hôtel, formule d’hébergement et rappel du circuit et excursions inclues dans le programme ; et aussi, encaisser cash, le reste du montant global du voyage (210 000 DA billet d’avion compris) sans nous remettre un quelconque bon ou document. Un détail de taille que nous avions soulevé sur place. Après des heures et des heures de vol, nous atterrissions avec beaucoup d’excitation. Et là, à notre grande surprise, nous découvrons qu’il n’y avait personne à notre attente. Nous temporisions presque 1heure avant de nous affoler. Nous avons contacté en premier lieu l’agence algérienne qui ne répondait pas à notre appel. Un des voyageurs, un habitué des grandes aventures s’achète une puce téléphonique locale, active la 4G et cherche le nom et le contact de l’agence Malaisienne. Elle existe bel et bien, mais n’était pas au courant de notre arrivée et n’avait rien empoché de la part de l’agence algérienne. Le voyagiste algérien ne répond toujours pas, entre-temps. Mis devant le fait accompli à cent mille lieues de chez nous et vu la non-cherté de la vie sur place, nous décidons, mon amie et moi, d’effectuer le voyage. Nous achetons, à notre tour, une puce téléphonique question d’avoir la connexion internet, faisons notre recherche d’hôtel à petits prix et prenons un taxi pour nous y rendre. Nous improvisons un petit circuit correspondant au budget restant en attendant la date du retour. Une fois le séjour écoulé, direction Bordj El Bahri où se trouve cette agence. Après un échange houleux avec le responsable, qui nie l’incident et insiste sur sa version des faits qui accuse l’agence malaisienne et son refus catégorique de nous faire rembourser, surtout que nous avions fait l’erreur de nous séparer du groupe. Nous décidons de déposer plainte avec le peu de preuve et de traçabilité dont nous disposons : de simples échanges sur une messagerie d’un réseau social des billets au nom de l’agence qui ne prouvent rien, si ce n’est une simple demande d’information sur les voyages organisés en Malaisie et un simple achat de billet Algérie-Malaisie-Algérie, à travers une agence. Même l’annonce initialement postée sur facebook a été supprimée pour ne laisser aucune traçabilité sur ce voyage». Aujourd’hui, l’affaire a été introduite en justice. Le nom de l’agence ne peut être divulgué pour le moment, Manel craint la ruse du propriétaire. Elle pourrait se faire attaquer pour diffamation tant que rien n’a encore été prouvé.

Réussir des vacances sur mesure à partir de l’Algérie, avec surtout un budget limité et zéro connaissance de sa destination ne nécessite, au final, qu’un achat de billet réfléchi ou de prendre sa voiture et démarrer à l’aventure. Pour le reste, mieux vaut découvrir et improviser au fur et à mesure que de voir son départ tourner en cauchemar.

En chiffres :

*Entre avril 2015 et janvier 2016, il y a eu un trafic à l’aller de 200 000 passagers sur Orly, 150 000 sur Istanbul, 140 000 sur CDG et 80 000 sur Pékin, ensuite viennent Tunis et Casa.

*Il existe en Algérie pas moins de 1400 agences de voyages agréées.  Seulement 400 d’entre elles sont affiliées au Syndicat national des agences de voyages (Snav).

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