Benkhalfa Abderrahmane, consultant économique et financier et ancien Ministre des Finances «Deux  priorités de l’heure : économie des services et internationalisation des entreprises et des flux»

Benkhalfa Abderrahmane, consultant économique et financier et ancien Ministre des Finances «Deux priorités de l’heure : économie des services et internationalisation des entreprises et des flux»

Il est connu depuis longtemps pour avoir réconcilié les médias avec  les mécanismes économiques et  financiers et  donné une priorité à la communication grand public, à travers les fonctions et métiers qu’il a exercés. Maîtrisant les deux langues et simplifiant les concepts économiques, il n’a cessé, durant tout son parcours de consultant et formateur, de coordonnateur de la place bancaire et de ministre des Finances, de plaider et d’agir pour une modernisation de l’économie algérienne, son ouverture à l’international, l’encouragement d’une forte synergie capitaux-compétences et l’alliance institutions et élites  pour réussir la mutation de notre économie.

Nous l’avons rencontré au moment où il s’attelle à préparer le Symposium international sur la place financière algérienne qui aura lieu début avril 2018, à Alger. Dans cet entretien, il nous livre sa vision et ses convictions en matière de fonctionnement de notre économie et de la nécessaire implication des acteurs du marché dans l’œuvre de sa transformation structurelle.

F.Aouzelleg

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   Vous évoluez dans la sphère économique et financière depuis longtemps. Quelles sont les priorités de l’heure pour notre pays au moment où  un débat dense s’engage sur la pertinence des options et des stratégies économiques ?

Je vous remercie de l’opportunité que vous m’offrez pour vous livrer, à chaud, quelques idées clés et convictions, à l’issue d’un périple qui m’a permis de rencontrer des centaines d’acteurs économiques et universitaires dans 13 wilayas, grâce aux initiatives des équipes dynamiques  des Chambres locales d’industrie et de commerce et du corps professoral des universités soutenus et appuyés par les walis. J’en profite pour leur  rendre  hommage. L’Algérie a connu l’un des processus de développement les plus soutenus dans le temps et les plus étendus dans l’espace. Tous nos territoires, même les plus reculés sont maintenant viabilisés et disposent  des utilités et services publics. C’est une base de croissance extrêmement importante et indispensable. Les pays qui n’en disposent pas sont confrontés à des fractures territoriales et sociales très contraignantes. Quoi qu’on dise, ici et là, nos revenus pétroliers ont rendu homogène notre pays.  Les options stratégiques de gratuité de l’enseignement, de santé et  les politiques de soutien ont, par ailleurs, complété et cimenté notre tissu social. Avec les projets de consolidation de notre identité civilisationnelle millénaire,  le pays est, maintenant, en mesure d’engager une mutation économique structurelle, courageuse, adossée à un agenda strict et découplé des conjonctures sans risques sociaux ni sociétaux. La propension à multiplier les investissements publics, sans retour marchand, sans impact direct sur la compétitivité interne et externe de l’économie et  sans effet vigoureux sur le marché de l’emploi n’est pas soutenable. C’est, d’ailleurs, l’un des signaux forts de la dernière lettre du chef de l’Etat, à l’occasion de la commémoration du 24 février, date de nationalisation des hydrocarbures. Il convient, ainsi de freiner les investissements publics dans les infrastructures et les programmes sociaux pour orienter les capacités, les ressources, et les compétences vers  certaines des  priorités suivantes : libérer les investissements économiques et l’expansion du tissu des entreprises, y compris en encourageant  fortement les IDE et les partenariats transfrontaliers, dépolitiser la gouvernance économique, maintenant que le programme présidentiel et les politiques publiques ont solidifié les mesures de protection et de solidarité sociale et encourager fortement l’émergence de l’économie des services, indispensable pour valoriser et commercialiser notre offre locale, excédentaire dans certaines filières. Il est également important de réinsérer la valeur économique dans les mécanismes et les transactions commerciales pour éviter que les valeurs ajoutées ne s’évaporent dans des marchés et des comportements spéculatifs, rénover notre vision en matière de réglementation des changes et de commerce extérieur, procéder au ciblage de notre dispositif des subventions et investir fortement, vigoureusement, dans la durée et dans un langage nouveau sur l’amélioration de l’image de notre pays.

Jusqu’à présent, le développement a reposé,  essentiellement, sur les ressources et les acteurs publics. La mutation économique  que vous préconisez empruntera-t-elle le même cheminement ?

Vous avez raison, l’Etat et ses démembrements, toutes catégories confondues, ont pris une part prédominante dans  le processus de développement et continuent à y occuper une  place privilégiée. En soi, c’est une démarche qui est nécessaire pour viabiliser un pays aussi grand.  Mais la dynamique économique qui place les automatismes de marché, de concurrence saine et d’ouverture de l’économie, ne peut s’accommoder d’une gouvernance publique, voire administrative de l’économie. Le pays dispose maintenant, certes, d’une bonne viabilité territoriale et de fondamentaux macro-économiques robustes. Mais la dynamique micro-économique et notre positionnement dans la chaîne de valeur est encore faible. Nos rapports au reste du monde, sont, en dehors des marchés des hydrocarbures, à notre détriment.  L’étape à venir doit, à mon avis, se reposer sur le secteur privé et sur les instruments du management privé. Même les entreprises publiques doivent retourner à ce type de management. C’est pourquoi, la mutation qualitative nécessaire et attendue de notre économie repose moins sur de nouveaux grands investissements physiques et des dispositions de loi que sur une ingénierie technique et financière ; un retour progressif aux valeurs économiques dont la vérité des prix, du taux d’intérêt, du taux de change, une ouverture à l’international de l’économie et la stabilisation des règles juridiques  qui régissent l’acte d’investir, d’entreprendre et de commercer. Mais les acteurs du secteur privé que sont essentiellement les entreprises ne peuvent affronter la nouvelle mutation en l’état. Beaucoup d’entreprises privées évoluent à l’ombre de la commande publique et ont des business model, articulés sur celle-ci. La taille de nos entreprises demeure encore faible, à l’exception de certains groupes et leur niveau managérial insuffisant. L’économie algérienne qui recèle de grandes potentialités, une profondeur significative du marché interne et des capacités productives en croissance comporte des dysfonctionnements qui freinent son expansion. L’étape future comporte un travail nécessaire d’assainissement de l’environnement des affaires, d’ajustement des politiques publiques, de développement, voire de modernisation des entreprises et surtout  la consolidation de leurs capitaux propres et leur ouverture à l’international. De ce point de vue, nous connaissons un grand décalage par rapport à la taille de nos économies. C’est pourquoi, je ne cesse de militer pour le mixage des capitaux propres, mais aussi et surtout pour les partenariats capitalistiques avec des entreprises étrangères. Le cantonnement de ces capitaux  publics/privés nationaux /privés internationaux et leur  isolement dans des entités étanches ne favorise pas une expansion de nos entreprises, il réduit leur champ d’intervention, notamment sur les marchés extérieurs et appauvrit le marché financier et boursier, faute d’émetteurs de titres. Les partenariats capitalistiques, l’ouverture des capitaux propres et la diversification des  actionnariats n’ont pas seulement une finalité financière, ils enrichissent les modes de gouvernance, modernisent les pratiques managériales et commerciales et limitent les effets négatifs d’un management par un actionnaire unique.

 Alors, quelle responsabilité et quel positionnement pour les acteurs bancaires et financiers dans ce nouveau paysage économique ?

C’est une bonne question, car une partie importante de ma carrière a été consacrée à ce secteur et je continue, par le biais d’autres voies que celles institutionnelles à m’y intéresser. Dans  le processus de  transformation de notre économie dont j’ai évoqué, précédemment quelques jalons, les acteurs bancaires et financiers occupent une place centrale. Les pouvoirs publics et la Banque d’Algérie prennent de plus en plus de mesures pour libérer l’initiative dans ce secteur et propulser une dynamique commerciale nouvelle. Mais il persiste encore des résistances au changement. Il y a dans cet optique trois  urgences : achever le processus de réforme bancaire, reconsidérer le mode actuel de gouvernance des établissements publics et impliquer davantage les établissements privés qui, plus de 20 ans après l’ouverture du champ bancaire aux capitaux privés, n’ont pas encore eu l’effet souhaité sur la place.

 Le Symposium qui se prépare sous votre direction abordera-t-il franchement  ces problématiques ?

Je coordonne, en effet,  l’organisation du 1er Symposium international sur la place bancaire  algérienne – ALFIN-  qui se tiendra du 3 au 5 avril 2018 à la Safex sous le patronage de Monsieur le ministre des Finances. Il s’agit d’une manifestation ouverte au grand public et accessible à titre gracieux, durant laquelle, les banques, les compagnies d’assurances présenteront au public leurs avancées et leurs stratégies. Les nouveaux produits et services rattachés à la finance islamique, aux assurances corporate et  aux paiements électroniques et par internet seront mis en relief. Au moment où tout converge vers la nécessité d’élargir la sphère de la bancarisation et de l’inclusion financière, les professionnels veulent apparaître, face aux clientèles et à l’environnement, comme les acteurs d’une  place en mouvement dont les stratégies commerciales diffèrent, mais qui agissent ensemble pour moderniser notre économie et les transactions commerciales.

 Vous avez évolué dans le secteur économique et financier depuis longtemps en occupant des fonctions élevées dont celle de ministre des Finances. Quel regard portez-vous sur  l’évolution future de notre économie ? Etes-vous optimiste ?

Comme je vous l’ai signalé, les fondamentaux, le potentiel et les capacités en place de notre pays sont bonnes. Mais nos richesses et notre potentiel ne se sont pas encore transformés en puissance économique. L’Algérie est devant l’impératif de procéder à des ajustements structurels qui doivent favoriser les automatismes de marché et permettre de quitter progressivement l’économie distributive qui ne permet pas une allocation efficiente de nos ressources. Contrairement aux idées répandues, çà et là, nous ne sommes pas sous la menace d’un manque de ressources financières. La grande difficulté pour notre économie est son  manque de vitalité, de réactivité et de dynamique interne, parallèlement à une internationalisation des flux en notre défaveur. Nous devons  reprendre vigoureusement le chemin d’une transformation radicale du mode de fonctionnement de notre économie. C’est là le challenge des trois années à venir.

Biographie

Après des études universitaires en sciences commerciales et financières à l’université d’Alger et l’obtention d’une licence et d’un certificat de spécialisation, M. Abderrahmane Benkhalfa a accompli des études doctorales en sciences financières et de gestion à l’université de Grenoble et à l’université de Varsovie. Il a occupé différentes fonctions techniques ou d’autorité et a réalisé de nombreuses missions de consulting et de formation dans les domaines du management de l’entreprise, de l’organisation bancaire, du développement des compétences humaines et de l’administration budgétaire et financière. Il a débuté sa carrière au sein du secteur industriel comme ingénieur-conseil spécialisé en développement des organisations et des ressources humaines. Il a occupé, ensuite, de 1980 à 1995 les fonctions de Directeur central et de conseiller de ministre au niveau de différents départements ministériels. De 1995 à 2012, il a rejoint le secteur bancaire pour occuper les fonctions successives de Directeur de banque puis Délégué général de la profession bancaire algérienne (ABEF) et Secrétaire général de l’Union des banques maghrébines. En 2015/2016, il dirige l’administration financière du pays  en qualité de ministre des Finances. A la fin de sa mission

au sein  du gouvernement, il a repris ses activités dans le domaine économique et financier comme  conférencier et consultant indépendant.

Du tac au tac

  Un financier retourne toujours à ses chiffres ?

On ne retourne pas aux chiffres. On revient à son métier.

Une culture économique ?  

Oui, c’est un tort de penser que l’économie est une affaire seulement de chiffres.  Un des freins au développement, l’absence de culture économique.

 Votre dernier livre lu ?

Penser le Coran de Mahmoud Hussein, je l’ai lu et relu.

 Votre plat préféré ?

 Riz aux fruits de mer.

Un rêve ?

Restituer mon parcours dans un livre et fêter le bac de ma première petite fille.

  Votre lobby ?

Lecture

Votre musique préférée ?

L’andalou avec ses trois écoles, la çan’a d’Alger, le gharnati de Tlemcen et le malouf de Constantine.

 Un voyage qui vous tient à cœur ?

 Découvrir les USA et goûter l’ambiance de Hong Kong et Singapour.

 Vos équipes de foot préférées ?

Je ne suis pas fan de foot.

Vous pratiquez un sport ?

Disons que je fais mon semi-marathon quotidien.

La Banque, que repésente-t-elle pour vous ?

Un jalon important de ma carrière. Je regrette qu’elle ne soit pas la locomotive de l’économie.

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