VIOLENCE SOUS TOUTES SES FORMES SOUVENT POUR DES RAISONS SORDIDES

VIOLENCE SOUS TOUTES SES FORMES SOUVENT POUR DES RAISONS SORDIDES

La violence est omniprésente ces dernières années dans la société algérienne. Les faits divers relatés, tous les jours, dans la presse écrite, télévision et internet sont là pour témoigner de ce fléau qui prend de plus en plus de la’mpleur. D’une simple bagarre jusqu’au meurtre, nous la retrouvons sous toutes ses formes : familiale, individuelle, physique, psychologique, verbale, sexuelle et politique. Elle est pratiquée partout : à l’école, à la maison, dans la rue, au travail, dans les stades, les lieux publics et dans les institutions gouvernementales. Pour notre spécialiste en psychiatrie, Dr Boudarene, «le passage à l’acte est aujourd’hui dans le projet de l’individu. Il quitte son domicile armé pour se défendre. Il a un couteau dans sa poche, un gourdin dans sa voiture ou encore, il met à portée de main la manivelle. Notre société a peur. Il y a aussi des agressions portées sur des femmes dans les espaces publics et dans leur travail, il y a - fait nouveau - ces enlèvements, viols et assassinats d’enfants et ces meurtres à l’intérieur des familles, souvent pour des raisons sordides». Pourquoi notre société est devenue plus violente ? Est-ce qu’elle existait déjà et que nous étions moins informés qu’aujourd’hui ? Comment peut-on faire face à cette violence présente de plus en plus ? D’où
vient-elle ? Quelle est son origine ? Quelles sont les conséquences ? Nos médecins spécialistes et notre chercheur du CREAD se sont penchés sur ces questions récurrentes et ont bien voulu répondre à nos interrogations et éclairer nos lecteurs :
Par F. Benkhalfa

Dr Boussaidi Abdelhakim, psychiatre libéral

«Les causes intra-familiales ne sont pas négligeables»
Les facteurs sont aussi multiples dans leurs causes que multiformes, plus ou moins intriqués, compliquant davantage leur signification que leur prise en charge. En tant que clinicien, et de par ma pratique quotidienne, il est clair que la violence nous interpelle régulièrement au regard des drames que cela engendre tant au niveau individuel, familial que sociétal. C’est dans le détail que se cache le diable, dit-on. Pour ma part, ce sont plus les formes invisibles et/ou masquées qui me paraissent pernicieuses de par leur gravité et les dégâts secondaires qu’elles entraînent, le nombre n’étant pas clairement identifiable faute de statistiques à ma connaissance. Les causes intra familiales avec sa variante de «maltraitance» ne semblent pas négligeables. Ne dit-on pas dans notre langage populaire que «l’oeil ne voit rien et le coeur ne souffre point» ; tout est régi dans notre fonctionnement par le classique «comme si ...».
Est-ce que notre société est-elle plus violente que d’autres ? Je réponds que c’est question qui fait partie du «déjà-entendu». A titre d’exemple, et je
ne peux faire ni autrement ni mieux que de prendre l’exemple du phénomène suicidaire, tel que rapporté par certains écrits. Une étude épidémiologique datant de 2005 chez nous laisse «supposer» que le taux du suicide est plus élevé dans certaines régions limitrophes d’Alger (la Kabylie) et que le principal facteur réside dans cette «distanciation» par rapport au fait religieux, rien que ça ! Y a-t-il eu d’autres études comparatives similaires dans d’autres régions chez nous ? Personnellement, je n’en ai pas vu.
Pour l’aspect de la surmédiatisation de la violence, meilleure sensibilisation et/ou une meilleure information. Je peux certainement dire que cette
triangulation est valable mais à des proportions variables dans ses trois branches. Mais, cela ne permet aucunement pas, de conclure et d’affirmer
scientifiquement que notre société est plus violente que d’autres. Quant au lien de la violence entre nature et culture ? Toujours en clinicien, que dit
l’épigénétique ? (science relativement jeune définie comme étant une spécialisation de la génétique) et qui concerne les événements de la vie et leur
intrication dans le fonctionnement humain à travers les âges : l’une des conclusions «révolutionnaires «à laquelle vient d’aboutir cette spécialité, à titre
d’exemple, et que la «souffrance humaine se transmet de nos ancêtres sur trois générations vers le bas» (transmission transgénérationnelle) donc sur la descendance. Le mérite de ce résultat est que ce constat bien que connu cliniquement avant ; Frantz Fanon en a parlé dans ses travaux concernant les malades psychiatriques de Blida. La particularité de l’épigénétique c’est qu’elle vient de donner l’explication «par la preuve scientifique rapportée «à travers la physiologie des gènes aussi bien en laboratoire chez les souris, de même que chez certaines populations lors des conflits mondiaux (archives). D’ailleurs, cette communication a eu lieu dans le dernier congrès à Paris (octobre 2017) dont l’intitulé semble répondre clairement à l’une de vos questions et portant le titre de Mémoire traumatique et traumatisme de mémoire. Sur la composante génétique (innée), l’interférence des événements de vie (en bien ou en mal) module l’interaction de certains gènes qui conditionnent ainsi notre manière d’être (cf. Isabel Mansey). Si ces découvertes prometteuses seront davantage confirmées par extrapolation, une question dès lors interpelle : Ne peut-on pas dire que le fait colonial sera indexé dans les années à venir ? L’avenir nous le dira sur le plan scientifique vu que la transmission de la souffrance de nos aïeux dans notre histoire est là pour le prouver. Pour le besoin de sécurité, l’homme est un être sociable et l’est génétiquement, disait Bowlby. Etre «Secure» depuis son jeune âge, c’est avoir cette sécurité «interne» (très psychologique) à l’âge adulte. La sécurité est une chose, le besoin de sécurité en est une autre. Le besoin, comment le quantifier ? N’est-il pas la traduction dans beaucoup de cas de notre projection émanant de notre propre angoisse existentielle ? Elle doit obéir au principe de la réalité. Quant au programme anti-violence, depuis longtemps, au bas de mes ordonnances, voilà ce qui est écrit : «Esprit sain dans un corps sain, dans un environnement sain». Ibn Sina a déjà lancé des siècles avant, les bases de la prévention : «Tout symptôme a une valeur dans le passé, dans le présent et pour l’avenir.»

Dr Mahmoud Boudarene, Psychiatre, Docteur en sciences biomédicales et auteur

«Apprendre à vivre ensemble est le rempart à ériger face à la violence»
Deux éléments fondamentaux contribuent à l’émergence et à la progression de la violence sociale dans notre pays. Le désordre social et le désordre institutionnel. Deux éléments qui ont une relation dialectique, l’un participant à l’édification et à la consolidation de l’autre. L’un et l’autre ne constituent plus présentement les remparts nécessaires à l’émergence de la violence. Il faut souligner que l’Algérien n’est pas agressif ou violent de naissance, comme il est dit ici ou là. Les circonstances et la vie qu’il mène, l’ont conduit à le devenir. D’abord, l’histoire tourmentée de notre pays – la colonisation
et la guerre d’indépendance, la violence qui a prévalu durant ces vingt dernières années –, le terrorisme et la barbarie dont il s’est rendu responsable et la nature du système politique qui préside aux destinées de notre pays depuis l’Indépendance – un système qui bâillonne le citoyen, le prive de sa liberté, entrave son désir de s’organiser et de participer à la construction du destin commun. Ensuite, la pauvreté grandissante du peuple et les inégalités sociales, l’injustice et la hogra et les pesanteurs sociologique (le patriarcat) et religieuse pour ce qui concerne, notamment les violences faites aux femmes. Ce sont là les principaux éléments dont il faut tenir compte pour bien comprendre pourquoi la violence sociale est en progression
dans notre pays et pourquoi la société algérienne est en ébullition permanente et qu’elle est prête à exploser. Quant à la médiatisation de la violence,
il y a sans doute une inflation de l’information autour des actes d’agression perpétrés, à travers le territoire national, mais il est aussi indéniable que notre société soit plus violente. Le passage à l’acte est aujourd’hui dans le projet de l’individu.
Il quitte son domicile armé pour se défendre. Il a un couteau dans sa poche, un gourdin dans sa voiture ou encore il met à portée de main la manivelle… A regarder nos habitations, on comprend que le climat d’insécurité est partout présent. Des portes blindées, des barreaux aux fenêtres, même les étages les plus élevés. Tout cela montre que notre société a peur. Il y a aussi les agressions des femmes dans les espaces publics et dans leur travail, il y a - fait nouveau - ces enlèvements, viols et assassinats d’enfants et ces meurtres à l’intérieur des familles, souvent pour des raisons sordides. Toutes les sociétés sécrètent la violence, mais elles ont aussi des mécanismes sociaux et institutionnels qui la contiennent avec efficacité. Dans notre pays, tout se passe comme si ces mécanismes n’existent pas ou qu’ils ne sont plus opérants. Le besoin de sécurité est d’autant plus grand que l’insécurité
– il est plus juste de parler de sentiment d’insécurité – est grande. Si nous avons peur, nous avons aussi besoin de nous sentir à l’abri de toutes formes d’agression, d’être protégés.
Cela est un besoin élémentaire. Il est au bas de la pyramide de Maslow, juste au-dessus des besoins physiologiques, manger, boire, dormir, satisfaire sa sexualité. Pour rappel, la pyramide de Maslow établit la hiérarchie des besoins de l’être humain.
Par ailleurs, le besoin de sécurité est consacré par la convention universelle des droits de l’Homme.
Son article 3 énonce que «tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne».
C’est le rôle et l’obligation des Etats de garantir la protection des citoyens. Une exigence qu’il est utile de souligner. D’abord, parce que notre pays a ratifié la convention internationale des droits de l’Homme, ensuite parce que dans son article 26, la Constitution algérienne énonce que l’Etat est le garant de la sécurité des populations. Notre sentiment d’insécurité est aujourd’hui plus grand parce que l’Etat n’assume pas ce rôle, notre besoin
de protection est proportionnel. Je ne crois pas que nous soyons naturellement ou culturellement violents. On ne naît pas violent, la vie que nous
menons et ses aléas heureux ou malheureux nous forgent et font de nous des êtres apaisés ou au contraire des êtres potentiellement agressifs.
Notre personnalité – notre psychologie – et notre caractère ou tempérament – notre biologie – s’orientent vers telle ou telle autre situation, selon
l’empreinte qui y est faite par les événements qui ont jalonné notre existence. Si nous avons grandi dans un climat de violence familiale ou sociale,
nous ne pouvons pas ne pas porter les stigmates de cette situation. Un climat familial «insécure» dans l’enfance peut, par exemple, nous amener
à reproduire la violence dont on a été soi-même victime. Une société qui cultive la violence génère nécessairement des comportements violents,
ce qui arrive quand celle-ci est désorganisée et que ses mécanismes régulateurs et les interdits fondamentaux – digues protectrices qui assurent
la sécurité à l’intérieur de la communauté – sont effondrés. Concernant les dispositifs à mettre en place pour faire face à cette violence, les Algériens
ont des problèmes nombreux, ils doivent être résolus sans que ces derniers ne soient obligés de manifester ou de passer à l’acte violent. Les jeunes, particulièrement, attendent des réponses à leurs difficultés quotidiennes. Ils ont besoin de s’associer, de créer, d’exprimer leur génie dans des activités communes (culturelles et sportives), solidaires et dans des mouvements qui oeuvrent pour le bien-être de la communauté. Les Algériens
ont besoin d’espaces de rencontres, de convivialité, de partage afin qu’ils apprennent à se connaître, à se reconnaitre et à créer des liens sociaux
solides et puissants. Apprendre à vivre ensemble est le rempart à ériger face à la violence. Les jeunes Algériens étouffent dans leur pays, ils ont
également besoin de plus de liberté et de plus de démocratie. Ils veulent participer à la construction du destin commun et prendre part à la décision
politique. Hermétique à ces besoins, le pouvoir politique réagit comme s’il était frappé d’une cécité qui l’empêche de voir les véritables raisons qui sont à l’origine de la progression de la violence sociale dans le pays. Ils préfèrent une société défaite et terrorisée par le climat de violence ambiant, parce qu’une société effrayée est facile à contrôler et à soumettre.

Dr Khaled Karim, sociologue, chercheur au CREAD

«Le problème est avant tout politique»
Oui, la violence nous semble, elle est ressenti ou vécu par chacun de nous. Chaque génération a son propre rapport à la violence.
Si la nature forme, la société transforme. Tout est construit et rien ne se fait au hasard.
La violence est une pratique sociale qui caractérise toutes les sociétés humaines. Il n’y a pas de sociétés totalement violentes ou pacifiques. La nuance est dans l’évolution de la conscience collective pour le passage à la modernité politique où le droit positif régule les relations sociales ; c’est-à-dire un passage à la construction de l’Etat de droit, qui passe inéluctablement par l’école. Donc, le problème est avant tout politique, puisque même l’école reste problématique en Algérie. La conscience des élites et de la société civile est un enjeu, en amant, majeur pour tout entendement humain sous forme de contrat social qui est censé restituer la valeur et la dignité humaine de tous les archaïsmes. L’Algérie a malheureusement une histoire politique contemporaine qui lui a créé des histoires. Tant de refoulés, de fantasmes, de traumatismes, d’inquiétudes et d’impossible épanouissement,
à la fois, social, professionnel et politique se sont juxtaposés pour transformer la société en une poudrière et à des foyers dormants de la violence. Ces mêmes foyers sont structurés et perpétués par, justement, ces ressentis internes, face à une impuissance de réagir et d’agir, puisque les conditions objectives de dénonciation et de remise en cause ne sont pas réunies. Il s’agit, dans ces cas, de la violence symbolique, l’une des pires violences que subissent les individus et les différents groupes sociaux surtout vulnérables. Il s’agit d’un problème de sens et non de mesure de la violence. Les chiffres ressemblent à un arbre qui cache la forêt. Le diktat de cette mécanique statistique au service de la reproduction de l’ignorance de la réalité a accentué l’illusion de la compréhension de la réalité de la violence en Algérie. Or, la réalité est différente. Il s’agit de celle qui échappe
au sens. Cette crise du sens de la violence a dévoilé au même temps la crise des sciences sociales qui sont censées produire du sens et de la connaissance. La domestication et la marginalisation systématique de ces sciences depuis les années 1970 par des politiques publiques de massification, de cooptation et de clientélisme, ont dénaturé ses fonctionnements naturels internes, à savoir la liberté académique, la pensée et l’esprit d’entreprise. Les replis sur soi, la peur et l’autocensure dus aux hégémonies ambiants ont plongé le champ universitaire et la société algérienne majoritaire dans une inertie sociale et institutionnelle mortifère, où tout le monde soupçonne tout le monde. Les canaux légitimes d’expression, de réclamations, de recours,… sont dévitalisés pour laisser place aux violences et aux déviances. La symbolique est fondamentale dans le fonctionnement et l’organisation des sociétés humaines. La justice est le fondement de tout. Face à des inégalités d’accumulation de richesses, les passe-droits, d’une gouvernance autoritaire, de crise de légitimité des personnes et des institutions, de pratiques politiques féodales
et d’infantilisation, la société implose. Les violences des années 1990, les harraga, les accidents de la route, les vols et les viols, la fuite des cerveaux, la hogra, les violences quotidiennes, les consommations des drogues, les refuges identitaires, les incivilités, la mauvaise qualité de vie (ordures, anarchie urbaines…) sont des indicateurs de cette violence symbolique subie. On assiste actuellement à une forme de dévitalisation
de l’ensemble des institutions. Ce processus de désinstitutionalisation est avant tout un problème de légitimité et d’autorité symbolique, qui ont mis toute la société dans un désordre moral et social. Les années 1990 ont mis en surface toutes ces soubassements sociopolitiques tant refoulés par les dominés.
Donc, on ne naît pas violent, on le devient avec toutes ces contradictions transformées en un ordre social établi et naturel.
Le danger vient de ces représentations sociales de l’ordre du naturel, puisque le rapport à la violence devient banal et même dans certaines situations une pratique tolérée. Il s’agit de mettre les faits dans leur contexte historique. Des actes individuels ont toujours existé. Par contre, du point de
vue générationnel, l’Algérie post-coloniale a connu de grands mouvements de violence, à la fois politique et socio-économique. Dès l’été 1962 jusqu’à la décennie 1990 en passant par les années 1980, la société algérienne se trouve dans un «piège historique», où les luttes à la confirmation et à la consolidation d’un Etat de droit ont fait défaut. La société se trouve livrée à elle-même, traversée par des logiques de survie, notamment par
la réactualisation des réseaux familiaux, de voisinage, d’appartenance ethnique et régionaliste. Ces sentiments d’être abandonné par des institutions modernes, censées être garantes de sa protection, alimentent collectivement des mécanismes de défenses pour faire face à un monde narcissique. Le manque de solidarité, le repli sur soi, ‘’akhti rassi’’, ‘’ahyini el youm wa aktelni ghedoua’’… sont des pratiques qui posent des problèmes à la notion de citoyenneté. Or, cette citoyenneté active est une construction politique permanente instituée dans la raison de chaque Etat de droit. Or, pour le cas de l’Algérie, le communautarisme archaïque au sens anthropologique du terme, qui porte dans son essence la mort de l’individuation, se trouve combiner et en transactions stratégiques avec l’idéologie unanimiste, instaurée, depuis l’Indépendance, pour mettre paradoxalement toute la société dans cette dynamique d’implosion cyclique, dont les violences ne sont qu’une partie apparente de l’iceberg.

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