ALFONSO SORIA MENDOZA CHARGÉ D’AFFAIRES DE L’AMBASSADE DE COLOMBIE À ALGER «Je veux donner une autre image de mon pays»

ALFONSO SORIA MENDOZA CHARGÉ D’AFFAIRES DE L’AMBASSADE DE COLOMBIE À ALGER «Je veux donner une autre image de mon pays»

Excellence, votre pays, un des plus importants de l’Amérique latine, a rouvert, depuis plus de trois ans, son ambassade en Algérie. Qu’est-ce qui a motivé cette initiative ?

Dans beaucoup de sujets, nous
préférons traiter les questions
diplomatiques sur le plan
multilatéral. Comme l’Algérie,
la Colombie était membre
des pays non-alignés. Dans le
cadre des Nations unies et des
organisations internationales,
nous avons toujours privilégié
le cadre multilatéral, toujours
dans le cadre des non-alignés.
Auparavant, nous nous
sommes surtout intéressés
aux questions internes. Mais
depuis plus de 3 ans et demi,
nous avons rouvert notre
ambassade. Nous avons
commencé par des échanges
commerciaux bilatéraux. Nous
avons un rapprochement
politique très intéressant avec
l’Algérie. Nous essayons de
développer le travail sur le plan
bilatéral ou, tout au moins,
dans une approche régionale.
Cela concerne notamment les
questions de sécurité. Mais je
suis conscient que c’est une
relation qu’il faut approfondir.

Quel est le niveau des échanges sur le plan économique ?

La balance commerciale est
déficitaire en ce qui nous
concerne, nous les Colombiens.
Nous importons d’Algérie
essentiellement des produits
dérivés des hydrocarbures.
Nous exportons, très
timidement, du sucre, du
café. Mais cela reste dans des
proportions très limitées.
Il y a également des filiales
de sociétés colombiennes qui
travaillent dans le secteur
pétrochimique. Il y a des
échanges entre sociétés
algériennes et colombiennes.
Mais cela reste un commerce
limité et spécialisé dans
certains secteurs. C’est le cas
de sociétés colombiennes qui
travaillent dans des secteurs
très précis en Algérie. C’est le
cas, par exemple, du recyclage
de l’encre qui sert à fabriquer
les billets de banque. On attend
également l’arrivée de sociétés
de service. Nous sommes en
train de promouvoir l’arrivée
de sociétés colombiennes au
sein du continent africain.
Il faut dire que jusque-là,
notre effort d’exportation
n’a jamais été dirigé vers
l’Afrique. Or, contrairement
aux sociétés colombiennes, il
y a beaucoup de compagnies
sud-américaines qui sont
présentes sur le continent
35 DZIRI
africain. Mais nous sommes
en train de revenir en Afrique.
La preuve est qu’auparavant,
nous n’avions que 3
ambassades sur le continent.
Aujourd’hui, nous en avons
6. Dans cette perspective,
nous accompagnons les
initiatives privées colombiennes
qui veulent investir sur le
continent.

Aussi bien l’Algérie que la Colombie se ressemblent sur le plan politicosécuritaire, puisque ces deux pays ont vécu des crises qui se sont achevées par des réconciliations. Est-ce qu’il n’y a pas eu d’échanges à ce niveau-là ?

Au niveau politique, non. Cela
fait quand même 52 ans que
nous gérons un problème
interne. Nous étions donc
tournés, essentiellement,
vers nos problèmes internes.
Le président Santos a donc
commencé à travailler avec
les seuls colombiens, avant
de passer aux pays qui
ont participé au processus
de pays que sont les pays
voisins comme le Venezuela,
le Chili, Cuba et la Norvège.
Mais nous avons toujours
privilégié la solution interne
aux Colombiens. Il est vrai que
l’Algérie a une expérience dans
la lutte contre le terrorisme,
mais la Colombie a essayé
de trouver des acteurs
internes. C’est pour cela que
nous avons développé une
approche intellectuelle au sein
de l’Amérique centrale. Nous
avons également examiné le
conflit en Irlande du Nord. Mais
c’était juste pour connaître les
expériences.

Votre pays fait partie des grands pays de l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud qui comptent également de grandes nations comme le Brésil et l’Argentine qui, elles, se sont déployées un peu partout dans le monde, notamment sur le plan économique. Ces modèles vous inspirent-ils ?

La Colombie a suivi une
stratégie commerciale
différente. Nous avons bâti un
projet politico-économique qui
s’appelle l’Alliance du Pacifique.
Elle regroupe 4 pays que sont
le Chili, le Mexique, le Pérou
et la Colombie. Cette union est
faite pour créer une plus-value
économique pour les quatre
pays. Ces pays veulent adopter,
ensemble, une «agressivité»
économique envers les autres
pays de l’Océan pacifique
et du reste du monde. C’est
pour cela, par exemple, que
l’ambassade de Colombie, ici
en Algérie, partage le même
bâtiment que celui du Chili. De
son côté, la Colombie abrite les
ambassades de Chili, du Pérou
et du Mexique à Accra, par
exemple. Cela nous permet de
partager les moyens dans cette
stratégie de déploiement au
sein du continent africain. En
termes de modèle économique,
nous sommes très proches
les uns des autres. Parmi
ces quatre pays, le Mexique
et le Chili sont membres
de l’OCDE. Le Pérou et la
Colombie sont, aujourd’hui,
candidats pour être membres
de cette organisation. Ces
tentatives sont menées de
concert entre les 4 pays de
l’Alliance du Pacifique. Le
mois prochain, nous allons
entamer des négociations pour
élargir cette alliance. Cela
commencera avec l’Australie,
la Nouvelle-Zélande, le Canada
et le Singapour pour répondre
aux besoins du marché
international. Aujourd’hui,
nous pensons à 4. Notre
stratégie commerciale consiste
par exemple à développer un
produit au Chili, à le fabriquer
en Colombie et à l’exporter au
Mexique. Nous pensons que le
futur de la Petite et Moyenne
entreprise colombienne se
trouve dans cette stratégie de
travail. Nous avons ainsi ouvert
des comptoirs commerciaux
à Istanbul pour faire la
promotion des exportations
des quatre pays. C’est cela,
à mon avis, l’avenir du
commerce colombien. Parce
qu’aujourd’hui, avec un pays de
presque 50 millions d’habitants,
en paix, nous avons des
partenaires proches, comme les
Etats-Unis, avec qui nous avons
conclu des marchés. Nous
avons également signé des
accords de libre échange avec
l’Union Européenne, le Canada
et les Etats-Unis. Cela dit, nous
essayons d’aller au-delà, parce
que nous pensons que le plus
important n’est pas de signer
des accords commerciaux, mais
d’avoir des normes sanitaires
et phytosanitaires qui nous
permettent d’être crédibles.

La Colombie a une économie diversifiée. Elle est basée sur l’agriculture, la pêche, le bois et d’autres secteurs. Un énorme marché comme l’Algérie ne vous intéresse-til pas ?

Nous attendons, pour l’instant,
la finalisation des accords
sanitaires et phytosanitaires
pour l’accès de la viande
colombienne en Algérie. Cela
est notre but. Nous attendons
donc la réponse des autorités
algériennes pour pouvoir signer
nos mémorandums qui nous
permettront d’exporter des
viandes surgelées. On peut
également être compétitifs sur
le marché du sucre et des fleurs
et, bien sûr, du café. Mais c’est
également une question de
l’offre et de la demande. Sauf
qu’aujourd’hui, nous n’avons
pas beaucoup d’excédents dans
notre production.
Notre travail en tant
qu’ambassade est d’offrir toutes
les opportunités ainsi qu’un
cadre juridique ouvert avec
l’Algérie. En ce moment, les
produits colombiens peuvent ne
pas être compétitifs, à cause
notamment de la distance. Mais
cela peut changer dans 6 mois,
dans une année. Les lois du
marché changent. Pour l’instant,
la viande reste notre priorité.

Sur le plan interne, votre gouvernement a signé, récemment, un accord de paix avec les FARC (Forces armées révolutionnaires pour la libération de la Colombie, rébellion marxiste, ndlr) et les négociations ont commencé avec LNE (armée de libération nationale, castriste). Quelle est la situation dans votre pays ?

Les accords ont effectivement
été signés. Mais c’est
maintenant que les choses
sérieuses commencent. Car il
faut commencer par l’intégration
des anciens guérilleros. C’est
cela la réalité. Cela a commencé
par la création d’une justice
qui s’occupe spécialement
de ce conflit. Les anciens
FARC ont, en effet, créé un
parti politique. La Colombie
aura, en mars prochain, des
élections législatives auxquelles
participeront tous les partis
politiques colombiens. Cela est
très important. Il nous manque
maintenant de régler le dossier
du conflit avec la guérilla de la
LNE, avec l’aide de l’Equateur.
Il y a aujourd’hui un armistice.
Ce groupe est confiné dans
certaines zones du pays. Cela
implique l’engagement de toute
la société civile. Car il faut
offrir du travail aux anciens
guérilleros, l’accès aux services
publics. C’est cela que nous
sommes en train de faire.

Cela fait plus de 3 ans que vous êtes en Algérie. Qu’estce qui vous a marqué chez les Algériens?

Je trouve que les Algériens sont
trop fiers ! (rire !). En tout cas,
les Algériens affichent leur fierté
dans un pays multiculturel. On
trouve une culture mozabite,
kabyle, targuie, … avec une
vocation africaine. Cela
m’émerveille. L’Algérie occupe,
également, une place centrale
dans la région où elle joue un
rôle diplomatique majeur. Je suis
admiratif de cela d’autant que
la situation dans le voisinage
immédiat n’est pas facile.

Vous avez certainement goûté aux plats algériens. Qu’est-ce que vous avez aimé ?

La gastronomie sert,
aujourd’hui, à véhiculer
un nouveau visage sur la
Colombie. Nous sommes
en train de travailler sur ce
dossier avec l’Algérie. Nous
avons organisé une rencontre
sur la présence arabe dans
les Caraïbes, pour montrer les
ressemblances gastronomiques
et créer des ponts. Après la
mort de Gabriel Garcia Markez,
nous avons une lecture de
l’oeuvre de l’écrivain. Puis,
beaucoup ne le savent pas,
car la moitié de la Colombie
est constituée d’Amazonie.
Nous avons donc montré les
saveurs et goûts de l’Amazonie
colombienne. Pour répondre
à votre question, moi j’aime
le Couscous. D’ailleurs, j’ai
la chance qu’à chaque fois
que je suis invité, on me dit
que je vais goûter au meilleur
couscous’’. J’ai donc cette
chance (rire). Mais je suis très
émerveillé par les changements
de goûts et des saveurs en
fonction des saisons. Vous
savez que chez nous, en
Colombie, nous n’avons pas de
saison. Chez vous, par contre,
cela change tout le temps. Et
chaque saison a ses fruits. Il
y a des parfums qui changent,
y compris dans la façon de
faire les courses. C’est ce que
j’apprécie. Or, en Colombie,
nous avons beau avoir deux
Océans, des montagnes et
des forêts magnifiques, mais
n’avons que deux saisons. Chez
vous, les produits changent en
fonction des saisons. Cela nous
permet de nous réinventer.

Oui, je viens de sillonner la
route entre Béjaïa et Jijel et
aussi toute la Kabylie. C’est
fantastique. Vous avez un
grand potentiel touristique et je
crois que nous avons des liens
communs dans ce domaine. La
Colombie était, également un
pays fermé dans le domaine
du tourisme. Mais, aujourd’hui,
nous parvenons attirer 8 millions
de touristes par an. Le plus
important est de diversifier le
tourisme. Là également, je crois
que l’Algérie et la Colombie
ont la même volonté d’aller
de l’avant. Je n’ai pas encore
séjourner dans le Sud. C’est
une question d’agenda, mais je
promets de le faire très bientôt.
D’ici la fin de l’année, je vais
essayer d’y faire une virée.

Quelle musique ou chanteur algérien vous a le plus emballé ?

Vous savez, j’adore le raï.
Quand je suivais des études
en France, j’avais découvert
Cheb Khaled. La chanson Ya
Rayeh est magique. A Paris,
je ne connaissais pas l’Algérie.
Mais je connaissais Khaled qui
chantais Ya Rayeh dans le film
Un, deux, trois Soleil. Quand
je suis venu, ici en Algérie, j’ai
écouté la version originale, j’ai
été très ému. Cette chanson
évoque le réel des Algériens,
leur vécu. C’est un outil pour
se rappeler de son pays là où
on vit. Cela est fantastique.
Je connais le chaabi. J’assiste
à des concerts. Mais Khaled,
c’est autre chose. J’ai eu la
chance d’assister à un de ses
spectacles. C’était fabuleux.
J’ai constaté que les jeunes
font de la musique un moyen
d’expression, de libération.
A chaque fois que j’assiste à
un mariage, je suis subjugué
par la beauté des voix qui y
chantent. C’est la conception
populaire de l’expression. C’est
une façon pour la jeunesse de
s’exprimer. C’est une révolution
qui est en train de se faire
de ce côté-là. C’est la preuve
que vous avez une jeunesse
vivante. Depuis que je suis là,
nous avons toujours célébré
notre fête nationale avec de la
culture. Je suis convaincu que
la culture est notre plus grand
atout diplomatique.

Les commentaires sont fermés.

Revenir en haut de la page