Quelle cohabitation entre argent et politique ?

Quelle cohabitation entre argent et politique ?

C’était l’une des premières annonces de Abdelmadjid Tebboune. Devant un parterre de députés réunis pour  la présentation du plan d’action du gouvernement, le Premier ministre annonçait  clairement sa volonté de « séparer le pouvoir de l’argent du pouvoir politique ». « Que chacun nage dans son eau», arguait fièrement le Premier ministre moins d’un mois après sa nomination. Personne à l’époque n’imaginait les conséquences de cette déclaration. Prélude du  feuilleton de l’été autour des affaires de Ali Haddad, et qui pose aujourd’hui la question de la  place de l’argent en politique.

Par Nesrine Charikhi.

Théoriquement, on serait tenté de dire que l’argent n’a aucune place en politique. Les deux notions peuvent même paraitre antagonistes. Mais « le capitalisme et l’économie de marché  ont bouleversés la donne», estime le politologue Yahia Mekhioba. Aujourd’hui, il est mondialement admis que l’essor d’un pays est lié à celui de son tissu économique. « Les patrons de grand groupes se sont imposés comme partenaires et interlocuteurs privilégiés des gouvernements. Ils emploient des travailleurs, créent de la richesse et de la croissance, leurs impôts servent à construire les routes et les écoles…  Ils sont donc en mesure de peser de tout leur poids dans la prise de décision ». 

Ce schéma est d’autant plus vrais dans les pays développés et industrialisés, contrairement aux pays dits rentiers comme l’Algérie où la croissance est tirée par les hydrocarbures et la commande publique. Mais le pays est en plein mutation économique. De grands hommes d’affaires commencent à apparaitre. Ils sont de plus en plus puissants. Il y a même  des entrepreneurs qui siègent à l’assemblée d’où cette volonté  de séparer les pouvoirs ou, du moins, contrôler l’argent en politique.

Libéralisme américain et garde-fous européens

Sous d’autres cieux, la jonction entre le pouvoir politique et celui des affaires s’est faite il y a près d’un siècle. Plusieurs écoles existent. En premier lieu, celle des Etats-Unis où la règle du  « laisse faire-laisse passer » règne aussi bien en politique qu’en économie. Donald Trump, actuel Président, en est la parfaite illustration. Le millionnaire n’a pas hésité à puiser de l‘argent des multinationales pour se faire élire. Dans le pays de l’oncle Sam, les lobbies de la finance, de l’armement et des autres industries puissantes sont des élus du peuple. Au Congrès, près de la moitié des sénateurs sont de riches industriels. L’institution est même surnommée «  le club des millionnaires ».  

Face au libéralisme américain, il y a en Europe, et notamment en France, tout un arsenal législatif pour contrôler l’argent et son influence sur la sphère politique. Les différents scandales d’emplois fictifs et de financement de campagne aboutissent à des procès et des mises en examen de hauts responsables, fussent-ils d’anciens chefs d’Etat. En France, mais aussi dans d’autre pays comme l’Allemagne ou l’Angleterre, un cadre législatif restrictif jumelé à l’indépendance de la justice aboutissent à un contrôle assez strict du couple politique-argent. Un couple qui ne fait pas toujours bon ménage.

Affairisme, corruption et conflits d’intérêt.

En soutenant tel ou tel candidat, en finançant un parti politique ou une campagne électorale, le monde de l’argent, dans une logique purement économique, est à la recherche d’un retour sur investissement. Ce positionnement suggère l’octroi de marchés, du favoritisme voire de la  corruption. « L’argent en politique est  une charge explosive », selon la constitutionnaliste Fatiha Benabou qui voit d’un très mauvaise œil l’argent « sale » qui rode autours de la politique et qui ne cherche que le profit. « Par définition, la politique c’est d’œuvrer pour l’intérêt collectif, un maire, un député ou n’importe quel élu  parle au nom du peuple qui l’a choisie et travaille pour lui et non pour l’intérêt des entreprises qui l’ont financé et soutenu lors de sa campagne».

Eloigner l’influence et les intérêts économiques personnels de la prise de décision politique, c’est l’idéale à atteindre. La règlementation algérienne en la matière est assez stricte aussi bien dans le code électoral que dans la loi sur les partis politiques. De nombreux articles règlementent le financement d’un parti ou d’un candidat. Un compte de campagne visé par un comptable est obligatoire. Les montants des donations y sont  plafonnés. Les magistrats ont eux-aussi un droit de regard. Ils peuvent même s’autosaisir, en cas de dépassements. « Mais comme c’est souvent le cas en Algérie, le problème ne réside pas dans la loi mais dans son application ». Pour la constitutionnaliste, c’est la pratique politique qu’il faut changer.

Les partis politiques, notamment ceux de gauche, montent régulièrement au créneau pour dénoncer l’intrusion du milieu des affaires en politique. De leur côté, les partis au pouvoir, à savoir le FLN et le RND, annoncent régulièrement vouloir mettre fin à la « chekara » dans leurs rang. Mais le diagnostic n’est plus à poser. La séparation a peut-être même déjà commencé. Elle est, en tout cas, inscrite au plan d’action du gouvernement. Validé et soutenu par le Président.

 

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