mardi , 25 avril 2017
Journées d’études sur les grands requins

Journées d’études sur les grands requins

du bassin méditerranéen algérien

CES GRANDS INCONNUS

LES 3 ET 4 MARS DERNIER, SE SONT TENUES DEUX JOURNÉES D’ÉTUDES SUR LES GRANDS REQUINS DE LA MÉDITERRANÉE, DES MAMMIFÈRES DONT LA MAJORITÉ DES ALGÉRIENS EN IGNORENT L’EXISTENCE.

Par : Bilel Boudj

L’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de la Mer et de l’Aménagement Maritime (ENSSMAL), accueillait en son sein, la première des deux journées d’étude sur les grands requins du bassin méditerranéen, pendant que la seconde s’est tenue à l’Institut National Supérieur de la Pêche et de l’Aquaculture (INSPA), sous l’égide du ministère de la Pêche et des ressources halieutiques.

Le but de ces deux journées s’axait sur une étude approfondie des grands requins dans le bassin méditerranéen, dont la majorité des Algériens ignorent l’existence même s’ils en consomment quelques espèces.

Faire évoluer la connaissance des requins

Le premier à intervenir dans ce programme fut le professeur Farid Hemida. qui fera un exposé détaillé sur les requins du bassin algérien et dont le but est de faire évoluer la connaissance des requins, « malgré les travaux que nous avons faits depuis 20 ans, les Algériens n’ont pas eu accès à l’information parce que les résultats ont été diffusés sous forme de publications qui sont destinées à la communauté scientifique et c’est aussi par rapport à la confusion qui est née de l’appellation. En effet, quand on parle de requin, on ne connaît que l’animal prédateur et tueur d’hommes vivant dans les eaux froides du Pacifique ou de l’Atlantique. Cependant, on connaît mieux le chien de mer ou la roussette qui sont pourtant de la famille des requins », souligne-t-il dans son intervention marquée par un exposé très détaillé sur les différentes espèces qui existent dans le bassin algérien.

« J’ai pu recenser, depuis 1996, 33 espèces qui vont du requin bleu au requin blanc, en passant par le requin griset et le requin marteau. Avec le changement climatique, il y a des espèces qui apparaissent pendant que d’autres disparaissent, elles sont grandes migratrices donc elles se baladent sur des milliers de kilomètres, elles s’installent dans des régions puis disparaissent comme elles sont venues ». Le professeur Hemida met donc l’accent sur la diversité de cette population qui reste méconnue.

« Le requin est un symbole car il représente la diversité de l’écosystème »

Le second intervenant de cette journée n’est autre que le docteur François Sarano, océanographe qui a fait partie de l’équipe de la Calypso, célèbre navire du commandant Jacques-Yves Cousteau pendant 13 ans. Il a notamment participé à l’élaboration du film Océans de Jacques Perrin. Le docteur Sarano vient nous faire bénéficier de ses connaissances sur le présumé plus dangereux prédateur marin, le grand requin blanc qui est dépeint à tort dans les Dents de la Mer de Steven Spielberg, ainsi que dans une multitude de longs métrages comme un féroce prédateur de la faune marine.

« Le requin ne considère pas l’homme comme une proie mais comme un concurrent », nous précise le docteur Sarano qui connaît bien cet animal pour l’avoir étudié et cotoyé à plusieurs reprises. Le docteur avance sa théorie, preuve à l’appui que le requin blanc, qu’il a pu côtoyer de nombreuses fois, n’est pas

aussi dangereux que l’on croit, explorant les régions où cette espèce est la plus abondante, dont l’Afrique du Sud, sans cage ni aucune autre protection si ce n’est un bâton. « La Méditerranée est notre mer, nous dépendons d’elle », commente-t-il à propos de ses nombreuses explorations, « les grands requins sont le symbole de la richesse et de la qualité de l’écosystème », poursuit-il. Cependant, il met l’accent sur un point alarmant, en effet, 54% des requins de la Méditerranée sont en voie de disparition, le véritable prédateur qu’est l’être humain en est la cause car il ne laisse pas le temps à ces derniers de se reproduire, leur maturité sexuelle étant tardive, leur fécondité se retrouve donc limitée. Le docteur Sarano a notamment mis l’accent sur la nécessité de la création de réserves sous marines permettant ainsi aux requins et à d’autres espèces de se reproduire en toute quiétude. « Nous avons le devoir de transmettre les richesses que nous avons aujourd’hui à la génération de demain », conclut-il.

Le docteur François Sarano, océanographe a fait partie de l’équipe de la Calypso, célèbre navire du commandant Jacques-Yves Cousteau pendant 13 ans. Il a notamment participé à l’élaboration du film Océans de Jacques Perrin.

Une expédition ambitieuse

La troisième partie de la matinée se conclut avec l’intervention du docteur Emir Berkane, médecin de formation, passionné de plongée et de la vie sous marine, il présente à l’assistance « l’Expédition Grands Requins de Méditerranée ».

Le docteur Berkane nous explique « l’expédition du grand bassin algérien 2015 fait suite à un autre projet d’une envergure méditerranéenne qui est le projet grand requin blanc Méditerranée, projet qui a été initié par François Sarano, il y a deux années, une première expédition a été organisée en Tunisie puis dans le détroit de Sicile en Italie, une autre expédition devait avoir lieu en Italie sauf qu’elle n’a pas pu avoir les autorisations nécessaires suites au problèmes des migrants d’Afrique du Nord. C’est à ce moment là que avons profité de l’occasion pour proposer au docteur Sarano d’effectuer une expédition

grand requin blanc Algérie. Cela dit, après l’enthousiasme et l’intérêt que nous a confirmés le ministre de la Pêche et des Ressources halieutiques, Sid Ahmed Ferroukhi, le secteur de la pêche a donné un aspect beaucoup plus important à ce projet qui devait se concentrer sur un mois par an et sur une seule espèce qui est le grand requin blanc. Fnalement, c’est tout un projet qui a été remodelé pour étudier toutes les autres espèces de requins qui vivent dans le bassin algérien. »

A la suite de cette expédition, il y aura aussi la réalisation d’un documentaire sous-marin par l’équipe qui a fait le film Océans de Jacques Perrin. « Nous recevrons cette dernière en fin d’année pour un premier tournage lors d’une expédition qui démarrera d’El Kala dans la wilaya d’El Tarf. Cette expédition sera pontuée par un doctorat d’Etat qui sera réalisé par un étudiant de l’ENSSMAL et par la suite un second doctorat effectué par les étudiants de l’université d’El Tarf », conclut-il. Un projet d’expédition très ambitieux qui tentera également de filmer le requin blanc méditerranéen dans son milieu naturel, ce qui pourrait constituer une première mondiale.

La deuxième partie de la journée s’est clôturée par la projection du documentaire « Médiles requins du bassin méditerranéen algérien2terranée, le royaume perdu des requins » de François Sarano, suivi d’un débat au cours duquel l’océanographe de renommée mondiale a répondu à certaines questions sur le point de vue technique, notamment le fait que ce travail a nécessité deux longues années d’expédition.

La deuxième partie de la deuxième journée d‘étude s’est clôturée par la projectJournées d’études sur les grands requinsion du documentaire « Méditerranée, le royaume perdu des requins » de François Sarano, suivi d’un débat au cours duquel l’océanographe de renommée mondiale a répondu à certaines questions sur le point de vue technique, notamment le fait que ce travail a nécessité deux longues années d’expédition.François Sarano

François Sarano

«LES REQUINS SONT LE SYMBOLE DE CETTE VIE SAUVAGE QUE NOUS DEVONS À TOUT PRIX SAUVEGARDER »

DOCTEUR ET OCÉANOGRAPHE DE GRANDE RENOMMÉE INTERNATIONALE, FRANÇOIS SARANO EST PLUS QU’UN SPÉCIALISTE DE LA FAUNE MARINE. C’EST AVANT TOUT UN PASSIONNÉ DE REQUINS. DE PASSAGE À ALGER DANS LE CADRE DE DEUX JOURNÉES D’ÉTUDE SUR LES GRANDS REQUINS DU BASSIN MÉDITERRANÉEN ALGÉRIEN, C’EST À DZIRI QU’IL S’EST LIVRÉ EN EXCLUSIVITÉ SUR SON COMBAT ET SA PASSION POUR CETTE ESPÈCE.

Interview réalisée par : Sabrina Aksouh

Dziri : L’on sent, à vous écouter parler, que vous nourrissez depuis très longtemps une grande passion pour les requins. Comment est-elle née ?

François Sarano : J’aime la vie sauvage. Je crois que c’est quelque chose qui nous est indispensable. Qu’elle soit sur terre ou en mer, elle est imprévisible. Il faut savoir que chaque fois que l’on prévoit les choses, on réduit notre espace de liberté, et notre ouverture sur la magie de ce monde. Les requins sont le symbole de cette vie sauvage. Je me suis attaché à eux parce qu’ils sont craints et pourchassés à tort, ce qui montre vraiment notre méconnaissance, nous les humains, envers cette espèce. Nous allons bientôt nous retrouver à 9 milliards sur cette planète. Depuis des années maintenant, je me dis que nous ne pouvons pas gâcher ce trésor, parce que nous ne pouvons pas nous passer

de toute cette richesse. Puisque je ne peux me battre pour tout, j’ai choisi les requins comme symbole. Si jamais nous pouvons les préserver, alors nous pourrons certainement faire une place à cette vie sauvage près de nous. Voilà pourquoi je m’intéresse aux requins. Parmi eux, il y en a un qui représente un symbole très fort, c’est le grand requin blanc.

Nous savons que c’est très risqué et dangereux de côtoyer un grand requin blanc. Il faut beaucoup de courage et de témérité. N’est-ce pas ?

Téméraire, je ne le suis pas du tout. J’avoue même être un grand timide. Il faut avant tout « rationnaliser ». Il ne faut pas être courageux, il faut savoir remettre les choses à leur juste place. Quand je constate les nombreux accidents de la route, je n’ai plus envie de conduire. Par contre pour les accidents avec les requins, je me dis qu’il n’y en a aucun, donc il faut moins de courage que pour prendre le volant. Il faut de l’amour et une envie formidable pour aller côtoyer les requins. Il faut aussi avoir la chance de monter sur un bateau en compagnie de bons copains.

Que ressentez-vous quand vous nagez aux côtés d’un grand requin blanc ?

J’éprouve une immense sensation quand je nage aux côtés d’un grand requin blanc d’une tonne et demi ou au-dessus de lui à lui caresser la nageoire !

J’ai une envie incroyable de partager ça avec mes filles. Je ne les emmènerai pas dans des endroits dangereux ! Mais dans des endroits paisibles, oui. Lorsqu’on a goûté à ça, on n’a qu’une seule envie, c’est de dire aux gens d’ouvrir les yeux pour voir la paix et la sérénité du monde naturel. La vie sauvage, c’est beau, c’est simple, c’est harmonieux. Cette harmonie-là, nous l’avons malheureusement bien saccagée sur terre. Alors, en mer, il est encore temps de faire des choses extraordinaires. La vie sauvage est notre trésor à nous et les requins en sont les symboles.

Quelle est la plus belle expérience que vous avez vécue avec les requins ?François Sarano2

Il y en a une toute particulière, c’est au cours du tournage du film Océan de Jacques Perrin et Jacques Cluseau. J’ai eu la chance de partir en expédition à la rencontre des grands requins blancs qui vivent dans l’Océan pacifique, au large du Mexique, pendant plusieurs jours de plongée entouré de dizaines de requins. Parmi eux, il y avait un qui était très gros. Nous étions, mon ami et cameraman, David Recher, à l’eau, où les courants nous avaient un peu entrainés loin du bateau. Cet immense requin est venu droit sur nous, il n’a pas eu peur. Nous nous sommes rapprochés à quelques centimètres de lui, et pendant quelques secondes, j’ai pu me poser sur son aileron. J’insiste sur le fait, que durant ce moment de pur bonheur, je ne l’ai ni caressé, ni touché par respect pour cette vie sauvage. Cette vie sauvage est indomptée et indomptable, elle est belle justement parce qu’elle nous échappe. On veut tout réguler, tout s’approprier. La vie sauvage est une richesse incomparable.

Quelle est l’espèce la plus rare de requin que vous ayez rencontré lors de vos nombreux voyages ?

J’ai eu l’occasion, que dis-je, la chance assez exceptionnelle de plonger avec un requin grisé. C’est une espèce qui vit en Méditerranée, dans les grandes profondeurs. Ce requin-là, qui est très primitif, possède 6 fontes bronchiales au lieu de 5 et une unique nageoire sur le dos. On ne le rencontre pas, parce qu’il vit dans les grands fonds. Il y a un endroit cependant en Italie, dans le détroit de Messine, où à cause de courants formidables, il remonte jusqu’à 40 mètres de profondeurs, c’est là que j’ai eu chance de le rencontrer.

Qu’en est-il de l’expédition à laquelle vous allez prendre part ici en Algérie ?

C’est un partenariat avec le ministère de la Pêche ainsi que différentes autres tutelles. Nous allons essayer de répondre à certaines questions à savoir où sont passés les requins du grand bassin algérien et comment faire pour les préserver ? En même temps, j’ai bien compris la demande qu’il y a ici, c’est la même que partout à travers le monde ; pour que les pêcheurs qui vivent de la pêche en Algérie, puissent vivre durablement de leur pêche. Encore une fois je le dis, ça parait peu compatible et pourtant c’est nécessaire. J’espère qu’il reste ici des requins. On va garder des zones où on n’ira pas pêcher. Ces zones-là, exporteront le poisson dans celles où les pêcheurs iront pêcher. On peut même dire que, comme dans d’autres endroits dans le monde, s’il reste des requins ici, ça pourrait devenir une source de revenus colossale. Je peux vous dire que les milliers de plongeurs français, allemands, italiens, espagnols qui vont voir les requins en Amérique Latine ou en Afrique du Sud viendraient ici. C’est un pays simple, l’eau y est claire, c’est un pays apaisé où l’on peut venir, on est à peine à une heure d’avion. C’est plus avantageux de venir en Algérie que d’aller au Mexique. Il y a un seul et unique club de plongée en Méditerranée pour emmener voir les requins. Ça serait donc un véritable Eldorado.

Parlez-nous du célèbre Commandant Cousteau dont vous avez été le compagnon …

Tout d’abord, le commandant Cousteau était un homme extraordinaire, qui avait pour habitude de dire : « Ici, on taille sa veste à la mesure de ses épaules. Vous voulez faire quelque chose, je vous en donne les moyens, mais faites-le bien ». Quand on lui demandait pourquoi il allait voir là-bas, il répondait toujours : « Si je savais ce que j’allais y trouver, je n’irai pas ! J’y vais justement pour explorer ». Il a beaucoup fait pour l’espèce marine pour laquelle il a sacrifié toute sa vie. Respect, commandant !

Les requins sont le symbole de cette vie sauvage. Je me suis attaché à eux parce qu’ils sont craints et pourchassés à tort, ce qui montre vraiment notre méconnaissance, nous les humains, envers cette espèce.

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