lundi , 24 avril 2017
Dr. Amine Bensemmane

Dr. Amine Bensemmane

Président de la Fondation Filaha Innove :

« La médecine vétérinaire m’a servie de tremplin »

MÉDECIN VÉTÉRINAIRE, PIONNIER DE SA PROFESSION, AMINE BENSEMMANE EST CE QUE L’ON APPELLE « UN VIEUX DE LA VIEILLE ». EN PLUS DE SON BRILLANT PARCOURS DANS SON DOMAINE DE PRÉDILECTION, IL A, AU FIL DE SA LONGUE CARRIÈRE, SUIVI DIFFÉRENTES VOIES : TANTÔT PATRON DE PRESSE, TANTÔT ORGANISATEUR DE SALONS…

IL LANCE, IL Y A PLUSIEURS ANNÉES, UN CENTRE HOSPITALIER CYNOPHILE UNIQUE EN SON GENRE, LE « FAYET CLUB », AVANT DE CRÉER LA FONDATION FILAHA, UN GROUPE DE RÉFLEXION QUI OEUVRE À LA MODERNISATION DE L’AGRICULTURE. C’EST À DZIRI QUE LE DR. BENSEMMANE S’EST CONFIÉ.

Propos recueillis par : Sabrina Aksouh

Dziri : Vous avez accompli un parcours professionnel assez exceptionnel. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?

Dr. Bensemmane : C’est d’abord le choix de la profession vétérinaire, pour laquelle j’ai eu la chance d’être formé au sein de la prestigieuse école d’Alfort en France, puisque le métier n’était pas très connu en Algérie à l’époque. J’ai par ailleurs été le Secrétaire général de l’Association des Vétérinaires pendant 25 ans. J’ai également pris une part active à la création de l’Union Maghrébine des Associations Vétérinaires, entre les 4 pays ; la Tunisie, le Maroc, la Libye et l’Algérie. C’est à cette dernière que revient l’initiative de cette création, qui a conduit par la suite, à la naissance de la fameuse revue Maghreb Vétérinaire. Ceci a fait que nous nous sommes, à un moment donné, spécialisés dans l’édition. Je suis donc devenu patron de presse, puisque c’est moi qui étais le Directeur de Publication de cette revue, qui a vite évolué en Magazine sous le nom de Magvet.

Justement, comment fait-on pour passer de vétérinaire à patron de presse avant de se réorienter vers l’agriculture ?ilovepdf_com-102Dr. Amine Bensemmane2

J’ai en effet pratiqué la profession de vétérinaire pendant 18 ans, aussi bien en tant que chirurgien que clinicien ou encore pharmacien. C’est un domaine qui touche à tous les secteurs. Cependant, à mon retour de France, alors que j’étais l’un des premiers vétérinaires en Algérie, il n’y avait pas de loi nous permettant d’ouvrir un cabinet. Nous nous sommes rendus compte que la médecine vétérinaire en Algérie, signifiait tout bonnement être fonctionnaire. Ainsi, nous avons dû nous battre afin de créer cette réglementation. J’ai travaillé durant les 8 années de mon service civil en tant que Directeur des services vétérinaires de la wilaya d’Alger, c’est comme ça que je suis resté en relation avec la tutelle, surtout avec le Dr. Rachid Benaissa, l’ancien ministre de l’Agriculture, qui, contrairement à moi, a choisi d’être fonctionnaire et a donc continué dans cette voie. Nous avons ainsi créé l’Association des Médecins Vétérinaires, afin de faire reconnaître la profession. C’est donc cette activité associative, en parallèle du métier de vétérinaire en lui-même, qui nous a ouvert la voie de l’édition.

Pourquoi avoir choisi d’être vétérinaire, un secteur quasi inexistant en Algérie à une certaine époque et dont vous êtes l’un des pionniers ?

C’est un choix personnel. Alors que je suis issu d’une famille de médecins, j’ai préféré envers et contre tout devenir vétérinaire. J’ai d’ailleurs été l’un des premiers vétérinaires privés, mon cabinet situé à Bologhine était très connu et renommé. Il faut savoir que c’est grâce à l’Association que nous avions formée avec certaines personnes qui sont assez connues, dont le Dr. Rachid Benaissa ainsi que le Dr. Rachid Bougdour, que nous sommes arrivés à développer cette activité dont nous sommes les pionniers, mais surtout à élaborer la réglementation qui régira par la suite la profession de vétérinaire. Nous avons tout fait, y compris les textes de loi que nous avons fait passer à l’Assemblée Nationale, dans l’unique but de pouvoir ouvrir des cabinets légalement. La loi en question, est passée en 1988. Nous avons donc créé cette base législative qui nous a permis de devenir une profession libérale. Nous avons par la suite créé la Fondation Filaha, puisqu’à un moment donné, nous ne touchions plus seulement à la filière vétérinaire, qui au demeurant ne concerne que 15% à 20 % grand maximum, du vaste secteur que représente l’agriculture. Le volet animalier n’est par conséquent qu’une petite partie de cet éventail très divers.

Comment le Centre de cynophilie a-t-il vu le jour ?

Ce que vous devez savoir, c’est que le Centre est avant tout une station pilote. Vous ne trouverez donc nulle part ailleurs ce concept, du moins ni en Algérie, ni en Afrique et même pas en France, puisque je me suis inspiré dans sa conception du modèle anglo-saxon et plus précisément américain. C’est un complexe où nous avons tout intégré ; à savoir la médecine vétérinaire, un centre d’éducation canine qui n’est autre que la cynophilie, un centre de toilettage, d’élevage et de dressage. Le tout est regroupé en un seul et unique lieu. Il n’y a qu’aux USA ou encore en Australie que l’on retrouve son pareil. La médecine vétérinaire a été un tremplin qui m’a permis d’accomplir beaucoup de choses comme des activités de cynophilie, mais aussi d’élevage entre autres.

Vous êtes l’organisateur du Salon International de la Production et de la Santé animale (Sipsa), une référence dans le monde de l’agriculture. Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans cette entreprise ?

Puisque nous avions à notre actif de nombreux congrès et autres séminaires, il est devenu évident qu’à un moment donné, notre activité de cynophilie évolue dans l’organisation des salons. C’est en 2000, lorsque le marché, qui était auparavant fermé, a été ouvert, que nous nous sommes lancés dans cette entreprise. Nous avons ainsi remarqué lors d’une exposition en marge du congrès scientifique, que l’activité commençait à prendre de l’ampleur, alors que nous, en tant que mouvement associatif, nous ne disposions pas du droit de manipuler de grandes sommes d’argent à l’instar des commerciaux. C’est comme ça que nous est venue l’idée de constituer une entité à part, qui serait chargée d’organiser des événements.

Nous avons donc créé au sein même du CHVC, un département de communication destiné uniquement à l’élevage et à l’agriculture. Ceci a donné par la suite naissance au Sipsa, dont la première édition s’est tenue en 2001. De même, de nombreux forums scientifiques et techniques étaient associés à ce salon. Dans ce contexte, il est important de préciser que ce dernier n’est pas uniquement une foire : il y a en effet les politiques derrière tout cela. Et c’est justement grâce aux forums, que nous avons pu, avec le groupe de réflexion, orienter la politique agricole algérienne. Nous avons la chance d’avoir au sein de ce groupe des personnes assez influentes, ce qui nous a grandement facilité la tâche.

Comment est née la fondation Filaha Innove dont vous êtes le président ?

C’est en 2007 que nous avons créé la Fondation Filaha. Ce centre de réflexion regroupe des experts dans différents secteurs agricoles. Ce sont des spécialistes en production laitière, en production de viandes, en oléiculture, dans les maraichages et dans les machines agricoles. Lorsqu’est survenu cette année-là le problème de la pomme de terre, nous avons, avec Rachid Benaissa, eu l’idée de fonder ce groupe de réflexion. En ce sens, il est scandaleux qu’un gouvernement organise un Conseil des Ministres pour une histoire de pomme de terre, alors que celle-ci, qui souffrait à l’époque de turbulences, aurait pu effectivement être produite au lieu d’être importée. Mais il y avait les grands groupes de semences qui exerçaient à dessein une certaine pression, afin de déstabiliser la production en Algérie.

Parlez-nous de la 15ème édition du Sipsa Agrofood ? Quel sera le thème de cette année ?

Le thème autour duquel tourne le Sipsa de cette année est « Valorisation des Produits

Nous n’avons pas besoin de beaucoup de vétérinaires, mais de vétérinaires de qualité agricoles jusqu’au Consommateur ». Cette thématique fait écho à cette phase très difficile que nous vivons, à savoir la négligence de la production nationale. De fait, tout le monde néglige cette dernière, pourquoi ? Parce que nous avons cette importation massive de tous les produits alimentaires. Résultat : la facture alimentaire est tellement importante, qu’il y a 5 ou 6 ans, nous avons tiré la sonnette d’alarme. Notre agriculture, si elle est bien prise en main, nous permettra d’assurer largement notre sécurité alimentaire.

Nous possédons en ce sens des filières performantes. Nombreux sont ceux qui ne le souhaitent pas, puisqu’ils s’évertuent à importer plutôt que de produire. Le défi, était donc de renverser la vapeur. Le groupe de réflexion s’y est donc attelé par le biais de conférences de presse et de forums, avec le soutien de certains institutionnels, malgré le fait qu’ils soient parfois gouvernés par les politiques.

Alors que le Gouvernement dans son action de relance économique souhaite donner un coup de fouet à l’industrie, le secteur connaît un certain essor dans l’agroalimentaire. Qu’est-ce que la fondation Filaha Innove peut-elle apporter en ce sens ?

Dernièrement, à cause de la chute des cours du pétrole, le gouvernement prend conscience et parle de la relance économique et agricole. C’est justement le thème que nous sommes en train de développer pendant le salon. Le problème qui se pose ici, c’est que notre agriculture porte ses fruits, mais reste méconnu de nos industriels. En l’espace de 5 ans, nous sommes arrivés, avec le groupe Filaha, à créer, ce que l’on appelle, de la synergie fertile, chez les industriels de l’agroalimentaire, afin qu’ils s’approvisionnent en matière première au sein même de la production agricole algérienne. Pour ce faire, ils doivent savoir ce qui est produit en Algérie, puisqu’ils sont nombreux à l’ignorer encore. Pour revenir au problème de la pomme de terre, nous avons par exemple, des industriels qui ont installé des usines de pommes chips, alors que la pomme de terre utilisée pour leur confection, n’était pas produite en Algérie, mais importée.

Parlez-nous du problème récurrent que connaît la filière laitière depuis de nombreuses années maintenant ?

Si l’on revient à l’historique de la production laitière en Algérie, nous importions du lait cru, parce que nous ne possédions pas assez de cheptels. Néanmoins, au plan de développement de l’agriculture, on a omis de penser aux élevages. Ainsi, les vaches laitières ont pratiquement disparu dès que l’on a commencé à importer de la poudre de lait. La subvention de l’Etat est à ce jour de 25 DA le sachet, alors qu’en réalité, son coût réel est de 50 DA. Que peut-on donc espérer produire comme lait avec toutes les dépenses que cela incombe ? Avec l’alimentation, les soins aux bêtes et tout le reste, cela reviendrait à plus de 50 DA le sachet. C’est pour cette raison qu’une nouvelle politique a été appliquée ces 5 dernières années : subventionner les agriculteurs et les éleveurs afin qu’il y ait beaucoup plus de lait. La facture d’importation de la poudre de lait est énorme. Vous vous rendez compte que l’industrie fromagère notamment, a été construite sur la base d’une production laitière totalement dépendante de l’importation ? C’est proprement scandaleux ! Donc, comment pouvons-nous développer la filière laitière pour qu’elle ne soit dépendante que de nos ressources nationales ? Pour ma part, je préfère subventionner l’agriculteur algérien, que l’européen. Le problème du lait est une question très grave que l’on n’a malheureusement pas encore résolue et qui est encore loin de l’être, puisque la population augmente et les besoins sont très importants. C’est à cause du soutien au lait, que l’on n’arrive pas à faire de la production, alors que l’on devrait ouvrir le secteur à la concurrence et subventionner les citoyens les plus pauvres en augmentant les salaires par exemple.

S’agissant du volet formation, vous avez dit lors d’une interview accordée à la Radio Chaine III que vous la trouviez « défaillante ». En quoi consiste les défaillances de ce cursus et que proposez-vous pour y remédier ?

Lorsque l’on se compare à nos voisins directs, je parle de la Tunisie et du Maroc, l’on remarque qu’ils ne disposent chacun que d’une école vétérinaire, mais qui suffit à leurs besoins, parce qu’ils forment des médecins de qualité. En revanche, nous possédons, ici en Algérie, non pas des écoles, mais « 7 Instituts vétérinaires ». Malheureusement, tous ceux que l’on forme ne peuvent même pas prétendre au titre d’assistants vétérinaires. La formation est complètement biaisée. On leur délivre un diplôme de médecin vétérinaire, mais il n’en reste pas moins que la qualité de l’enseignement laisse sérieusement à désirer. Nous avons donc sur le terrain des aberrations flagrantes de personnes qui restent coincées entre les deux langues, arabe et française et qui n’en maitrise aucune, alors qu’ils sont censés être des docteurs. Nous avons 5 000 vétérinaires en Algérie, alors que la France, qui est un pays agricole, ne dispose que de 4 écoles et de moins de 5 000 praticiens. L’enseignement vétérinaire en Algérie dépend du ministère de l’Enseignement Supérieur, chose aberrante, puisque n’importe où ailleurs dans le monde, il dépend du ministère de l’Agriculture. C’est lui le formateur et c’est lui l’utilisateur. Nous n’avons pas besoin de beaucoup de vétérinaires, mais de vétérinaires de qualité et la qualité n’existe malheureusement pas encore chez nous. Nous n’avons besoin que d’une bonne école qui forme 100 à 150 médecins par an, ce qui suffit largement à nos besoins. Nous en avons aujourd’hui 5 000, alors que seulement 600 d’entre eux travaillent pour l’administration et 1 000 pour eux-mêmes. Tous les autres sont tout simplement chômeurs, ou reconvertis en restaurateurs ou encore pire, en chauffeurs.

« Nous avons créé la Fondation Filaha, puisqu’à un moment donné, nous ne touchions plus seulement à la filière vétérinaire, qui au demeurant ne concerne que 15% à 20 % grand maximum, du vaste secteur que représente l’agriculture. Le volet animalier n’est par conséquent qu’une petite partie de cet éventail très divers. »

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Votre livre de chevet

Je vais sans doute vous étonner, mais c’est mon I-Pad. J’ai toujours été à la pointe du progrès dans le domaine de l’informatique, parce que j’en suis un grand passionné. Je n’ai été dépassé que par mon fils, qui m’a gentiment montré quelques astuces.

Votre style musical ou votre interprète préféré

J’ai eu la chance d’appartenir à une famille de mélomanes, nous avons donc vécu dans une ambiance baignée par la musique andalouse, dont mon père était un Maitre. Il était également professeur au conservatoire, où j’ai moi-même fait mes classes dès l’âge de 8 ans et dont je suis diplômé. Par la suite j’ai opéré un sacré virage, puisque nous avons, avec mes amis, monté un groupe de Jazz, « Les Kent ».

Votre film préféré, celui que vous avez vu plusieurs fois

Il y a un film qui m’a vraiment passionné puisque j’ai eu la chance, dans mes jeunes années, d’assister au tournage du film culte, « La Bataille d’Alger » avec toute l’équipe et notamment Yacef Saâdi. C’est une expérience qui m’a profondément touché. Je le revois donc toujours avec un grand plaisir.

Votre plat préféré, celui que vous préparez le mieux, si toutefois vous cuisinez

Je suis algérois de pure souche, l’art culinaire fait donc partie de notre patrimoine. J’avoue être un véritable épicurien. J’apprécie plus particulièrement les délicieux petits plats que l’on déguste au mois sacré de Ramadan. Malheureusement je ne cuisine pas, c’est là ma grande défaillance.

Le voyage que vous rêvez de faire et avec qui ?

L’une des destinations qui m’a véritablement le plus touchée, c’est le Grand sud algérien que j’ai visité lors de cinq missions. C’est donc là que je souhaiterais me rendre de nouveau avec mon épouse et mes enfants qui n’ont pas eu la chance de le connaître.

La voiture que vous rêvez de conduire

Je rêve de retrouver ma petite Austin Cooper S que j’avais à l’âge de 18 ans et que je me suis payé avec l’ argent que j’ai gagné en travaillant la nuit en compagnie de Boudjamia Merzak en tant que musicien de Jazz.

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