Mourad Ouchichi,

Mourad Ouchichi,

enseignant d’economie à l’université de Béjaïa

«Le système de création et de répartition de richesses n’obéit aucunement à une logique économique»

LES FONDEMENTS POLITIQUES DE L’ÉCONOMIE RENTIÈRE EN ALGÉRIE, TEL EST L’OUVRAGE PUBLIÉ RÉCEMMENT PAR DR MOURAD OUCHICHI AUX ÉDITIONS DÉCLIC. DANS CET OUVRAGE UNIVERSITAIRE, L’AUTEUR TENTE DE DÉCRYPTER LA RÉALITÉ ÉCONOMIQUE NATIONALE DU POINT DE VUE DE LA SOCIOLOGIE POLITIQUE. DANS CET ENTRETIEN, IL EXPLIQUE LES PISTES DE RÉFLEXION DE SON OUVRAGE.

Entretien realisé par Samir Fadel

Dziri : Vous venez de publier votre premier ouvrage intitulé Les fondements politiques de l’économie rentière en Algérie ; pourquoi le choix de cette thématique qui relève plutôt de la sociologie politique ?

Mourad Ouchichi : Étant économiste de formation, j’ai vite compris que les concepts et théories en vigueur étaient insuffisants, voire même incapables de permettre l’analyse et la compréhension de la sphère marchande algérienne. C’est dans le cadre de la préparation de ma thèse de doctorat en science politique que j’ai pris conscience des limites méthodologiques et conceptuelles de l’Économie comme science pour appréhender le cas algérien. Dès lors, j’ai fait le choix de m’inscrire dans un cadre plus large qui est celui de la sociologie, une sorte d’immigration scientifique à la recherche de l’outil de compréhension d’une réalité bien trop mystérieuse. L’approche sociologique s’est avérée, en effet, la mieux adaptée pour décrypter les caractéristiques d’une sphère économique dans laquelle les lois de fonctionnement n’obéissent pas à la rationalité et aux lois de l’économie, mais aux impératifs politiques du régime. En fait, la plus grande des résistances au changement que déploient les tenants du pouvoir se situe à ce niveau. Dans leur conception des choses, il est hors de question que l’Algérie réussisse sa transition vers une économie productive, car cela induira la redéfinition et réinitialisation des rapports d’autorité entre le pouvoir central et les agents économiques, ainsi que la société civile. Autrement dit, cela risque de faire perdre au régime qui a investi et privatisé l’État le monopole qu’il exerce sur

les leviers de pouvoir, et donc sa domination de la société. C’est celle-là «la philosophie» des décideurs algériens et de leurs bases sociales clientélistes ; à partir de là, il est aisé de comprendre les échecs répétitifs, à vrai dire les avortements de toute tentative de réforme économique.

 

L’hypothèse principale de votre livre consiste à dire que l’économie algérienne n’obéit pas aux lois du marché, mais qu’elle est soumise aux injonctions administratives de l’État. Pouvez-vous nous éclairer davantage ?

C’est la nature de l’articulation entre les sphères politique et économique qui explique la persistance du caractère rentier de l’économie algérienne. Ceci, nous avons pu le démontrer en décortiquant et analysant l’histoire économique de l’Algérie depuis l’indépendance politique à nos jours. Que ce soit durant les décennies 1960/1970/1980 qualifiées outrageusement d’années du socialisme, ou celles de 1990/2000 désignées tout aussi faussement d’années de libéralisme économique, une constante demeure : la fonction instrumentale que le régime politique assigne aux ressources économiques. Ces dernières sont utilisées non pour amorcer les dynamiques d’accumulation mais à des fins de contrôle et de domination de la société, pour son propre maintien et sa régénération.

Et pourtant, une partie de ceux qui ont le pouvoir d’État sont aussi des opérateurs économiques ou ont-ils des liens étroits avec les opérateurs économiques ?

Justement, disposer d’un pouvoir politique, ou faire partie de l’entourage «bien positionné» de l’encadrement politique, administratif ou militaire du régime, est la voie royale pour acquérir un pouvoir économique en Algérie, en versant dans «l’affairisme» ou bien le «business» pour utiliser un vocable populaire. S’appuyer sur des parrains est, dès lors, une condition plus importante que le projet ou l’idée d’investissement elle-même. Ceci

 

illustre bien le fait que le système de création et de répartition de richesses n’obéit aucunement à une logique économique, mais aux règles maffieuses alliant clientélisme, corruption, prédation et impunité. L’essentiel de la classe affairiste algérienne est née et a été conçue de telle sorte qu’elle puisse se greffer sur les circuits de distribution de la rente, pour en puiser voracement le maximum de substance, sans se soucier ni de la reproductibilité, ni de la multiplication de la richesse en Algérie.

Vous affirmez que le blocage est institutionnel, c’est-à-dire au niveau de l’État central, un État central soutenu par toutes les organisations patronales du pays. N’est-ce-pas une sorte de contradiction ?

À ce niveau, plusieurs clarifications s’imposent : Premièrement, j’affirme effectivement que le pouvoir central qu’il ne faut pas confondre avec l’État – encore inexistant en Algérie – est en harmonie parfaite avec la bourgeoisie rentière, parasitaire et compradore à laquelle il a donné naissance et qui constitue à la fois sa base sociale la plus solide et un des canaux de redistribution de la rente à la couche plébéienne – au sens marxiste du terme – de la société. Secundo, quand je parle d’un blocage institutionnel, je montre du doigt en me basant sur les enseignements théoriques de l’économie institutionnelle, cette anomalie originelle dans l’organisation du système de pouvoir en Algérie, présidant aux destinées du pays depuis l’assassinat en 1957 d’Abane Ramdane et avec lui les projets d’État et de société auxquels aspirait la Révolution à son déclenchement. Depuis, le système est constitué d’un pouvoir formel sans autorité réelle d’un pouvoir réel illégal puisque sans existence formelle. Cette configuration du système de pouvoir permet le «court-circuitage» du fonctionnement de toutes les institutions dont les responsables sont nommés par «cooptation népotique» ou par «désignation élective».C’est dans ce sens que je parle du blocage institutionnel. Pour être plus concret, je vous dirai que, souvent, un ministre en Algérie n’exerce pas librement ses prérogatives et encore moins son autorité hiérarchique sur nombre de ses subordonnés qui font la pluie et le beau temps dans les départements où ils sévissent. De même, un Président d’APC, bien qu’élu, est impuissant face à son Secrétaire Général, lequel est un «agent assumé» des services de sécurité en plus d’être appuyé par l’administration départementale ou centrale. Le système de pouvoir algérien comme «organisé» donne au premier venu une impression d’anarchie, de désordre, de confusion et de perte de maîtrise totale. Or, il faut se détromper, puisqu’il y a une logique d’ensemble qui y règne en maîtresse. C’est celle d’un système de gouvernance par la distribution de la rente obéissant aux règles clientélistes par lesquelles les «chefs» désignés usent de leurs fonctions officielles, abusent du pouvoir qu’elles procurent et usent du trafic d’influence pour un enrichissement privé direct ou indirect au travers d’une faune d’affairistes qui leur est dévouée. En résumé, nous dirons qu’en Algérie, il n’ y a pas d’État, mais des bâtiments en béton armé portant des noms d’institutions. Ces bâtiments sont infestés par des nuées de personnels administratifs, gardées par des «chefs» issus des classes sociales parasitaires que leur psychologie sociale prédispose à la prédation.

Ne pensez-vous pas que pour répondre aux questionnements soulevés dans votre ouvrage, il faut creuser d’autres pistes de recherches, à l’instar de la sociologie de la bourgeoisie nationale ?

Effectivement, la sociologie et la psychologie sociale de la classe richissime algérienne que je préfère évoquer sous le vocable de «bourgeoisie

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