Exil des compétences Les raisons d’une hémorragie

Exil des compétences Les raisons d’une hémorragie

DEPUIS DES ANNÉES, L’ALGÉRIE SOUFFRE D’UNE VÉRITABLE HÉMORRAGIE DUE À L’EXIL DE SES COMPÉTENCES À L’ÉTRANGER ; ILS SONT DES CENTAINES À QUITTER LE PAYS PAR AN POUR REJOINDRE D’AUTRES CIEUX PLUS CLÉMENTS. POUR LE MOMENT, PERSONNE N’A QUANTIFIÉ L’AMPLEUR DU PHÉNOMÈNE.

Par Samir Fadel

En effet, l’Algérie est en train de perdre quotidiennement ses ressources humaines qu’elle a formées à coup de milliard de dollars au profit des pays étrangers, notamment l’Europe et l’Amérique du Nord. Des compétences qui font, aujourd’hui, le bonheur des grandes entreprises étrangères. Une simple virée devant les ambassades de ces pays nous permet de constater de visu l’ampleur des cadres et jeunes diplômés de valeur qui quittent le pays à la recherche de meilleures opportunités. L’amélioration des conditions sécuritaires en Algérie et la politique de «l’émigration choisie» adoptée par les pays les plus avancés, ont pu capter l’intérêt de cette catégorie qui ne cherche qu’à améliorer son sort. S’ajoutent à cela les conséquences de la mondialisation libérale qui encourage la mobilité des cadres et élites locales vers ces pays développés, en leur offrant plus d’avantages et de perspectives au sein de ces entreprises et multinationales. Pourquoi ? La question principale que se pose le commun des mortels, est la suivante : qu’est-ce qui a poussé tout ce beau monde à s’exiler ? Dans le cas des enseignants chercheurs : «Ces enseignants-chercheurs sont dans des postures d’exil intérieur par rapport à leurs vocations et ambitions professionnelles de recherches et de transmissions de savoir devenues impossibles. La prise de conscience, même tardive dans certaines situations professionnelles des enseignants par rapport aux dysfonctionnements de l’université, notamment dans ses fonctions de production/diffusion des savoirs et la critique, met ces derniers dans une ambiance professionnelle, caractérisée par des troubles et des désespoirs de types individuels et collectifs», affirme Karim Khaled, chercheur au CREAD. En effet, les centres de production et de diffusion du savoir ne sont plus, et depuis longtemps, des espaces d’épanouissement des chercheurs. Les raisons sont généralement liées au manque de moyens et de gestion bureaucratique. S’ajoutent à cela le manque de visibilité et la peur de l’incertain vue l’instabilité politique du pays et le climat de méfiance «nourri» à cette catégorie de personnes. L’évolution politique dans les pays arabes a drôlement influencé le comportement migratoire de beaucoup de diplômés universitaires, notamment chez ceux qui ont déjà fondé des foyers, «on fait ça pour les enfants», affirment beaucoup d’universitaires qui ont choisi de quitter le pays. Le monde de l’entreprise n’échappe pas à la donne Tout le monde s’accorde à dire que, dans la majorité des cas, les entreprises algériennes, publiques ou privées, n’offrent pas non plus ce cadre adéquat pour l’épanouissement des cadres et des compétences de l’entreprise. Ils se plaignent toujours du manque de motivation, d’être sous-payés et du manque de gestion transparente des carrières. Une sorte de malaise chronique qui les rend presque sousexploités ou inefficients. Nous pouvons citer le cas de centaines de médecins et de chirurgiens à qui l’on a bloqués la carrière et mis au carreau. Les dizaines d’enseignants universitaires dont certains ont été poussés à quitter les bancs de l’université algérienne, et qui font le bonheur des universités européennes… ces mêmes enseignants que nous payons en euros dans le cadre des écoles doctorales, car ils représentent leurs universités respectives. On a chassé des compétences qu’on paye chère en ce moment.

Khaled Karim, sociologue

«Au lieu de mesurer le réel, on crée de l’illusion»

KHALED KARIM EST SOCIOLOGUE ET CHERCHEUR AU CENTRE DE RECHERCHES EN ÉCONOMIE APPLIQUÉE POUR LE DÉVELOPPEMENT (CREAD). DANS CET ENTRETIEN, IL REVIENT SUR LES SOUBASSEMENTS DU PHÉNOMÈNE DE L’EXIL DES COMPÉTENCES EN ALGÉRIE. Entretien réalisé

«Je peux vous affirmer que la problématique de la mobilité internationale des compétences algériennes n’est pas un problème de mesure mais un problème de sens.»

par Samir Fadel

Dziri : Nous assistons, ces dernières années, à une fuite massive des compétences à l’étranger, ou ce que l’on peut appeler l’exil des compétences. Ce phénomène est-il quantifié ? Karim Khaled : Avant tout, je dois vous confirmer que la problématique communément appelée dans les discours journalistiques et politiques «fuite des cerveaux», ou la migration intellectuelle, ne date pas d’aujourd’hui. Au contraire, elle est ancienne, ayant une relation directe aux types de dominations successives qu’a connues l’Algérie moderne, notamment depuis le 19ème siècle. Les contextes historiques de la migration intellectuelle algérienne sont différents et différenciés. Le point commun transversal entre ces contextes est la nature des dominations politiques et idéologiques qu’ont subies ces élites et intellectuels émigrants. Des dominations qui sont, dans leur essence, incompatibles avec les vocations réelles des intellectuels dans leur vocation professionnelle et identité sociale. La question de quantification de cette problématique n’a jamais été intentionnellement parlante, y compris dans l’université, et n’a jamais été un objet construit avec un intérêt purement scientifique. Cette absence de quantification va alimenter des spéculations journalistiques et politiques autour de cette problématique restée, jusqu’à maintenant, dans le silence total. Je peux vous affirmer que la problématique de la mobilité internationale des compétences algériennes n’est pas un problème de mesure mais un problème de sens. Au lieu de Dziri : Nous assistons, ces dernières années, à une fuite massive des compétences à l’étranger, ou ce que l’on peut appeler l’exil des compétences. Ce phénomène est-il quantifié ? Karim Khaled : Avant tout, je dois vous confirmer que la problématique communément appelée dans les discours journalistiques et politiques «fuite des cerveaux», ou la migration intellectuelle, ne date pas d’aujourd’hui. Au contraire, elle est ancienne, ayant une relation directe aux types de dominations successives qu’a connues l’Algérie moderne, notamment depuis le 19ème siècle. Les contextes historiques de la migration intellectuelle algérienne sont différents et différenciés. Le point commun transversal entre ces contextes est la nature des dominations politiques et idéologiques qu’ont subies ces élites et intellectuels émigrants. Des dominations qui sont, dans leur essence, incompatibles avec les vocations réelles des intellectuels dans leur vocation professionnelle et identité sociale. La question de quantification de cette problématique n’a jamais été intentionnellement parlante, y compris dans l’université, et n’a jamais été un objet construit avec un intérêt purement scientifique. Cette absence de quantification va alimenter des spéculations journalistiques et politiques autour de cette problématique restée, jusqu’à maintenant, dans le silence total. Je peux vous affirmer que la problématique de la mobilité internationale des compétences algériennes n’est pas un problème de mesure mais un problème de sens. Au lieu de mesurer le réel, on mesurer le réel, on crée de l’illusion sur la question. Avez-vous déjà étudié ce genre de phénomène ? Et pourquoi ce genre de choix, alors qu’ils peuvent très bien réussir en Algérie… Oui, j’ai fait une recherche qualitativequantitative sur cette problématique qui est soldée par une obtention d’un doctorat de l’université de Paris 8 en 2013. Mon enquête a été réalisée en France avec des compétences et intellectuels algériens ayant déjà travaillé en Algérie, et qui se trouvaient, contre leur gré, notamment pendant les années 1990, période de ruptures violentes, installés un peu partout dans le monde, principalement en France. Mon choix de ce sujet est dicté par deux dimensions importantes : l’une est subjective, dans le sens où je me posais des questions, entre autres, comment une société d’Iqra de croyance musulmane arrivet- elle à assassiner ses intellectuels, notamment pendant les années 1990 ? L’autre dimension de ma motivation est objective – subjectivité réflexive – qui consiste en une accumulation de travaux antérieurs sur l’université algérienne en tant que sociologue chercheur au CREAD. Cette accumulation a abouti sur un questionnement essentiel, quel sens peut-on donner à cette fuite des compétences algériennes qui date depuis plus d’un siècle et demi, mais en se focalisant sur celle des années 1990 ? Il s’est avéré que cette période des années 1990 n’est qu’un aboutissement des déterminants socio-anthropologiques et idéologiques transgénérationnels, restés refoulés et soumis au silence par l’idéologie unanimiste imposée à la société depuis l’indépendance. Est-ce le signe d’une crise de cette catégorie, ou la crise d’un système ? Je risque de répéter la même chose. Il s’agit, comme je l’ai souligné plus haut, d’une problématique complexe, loin de la personnalisation des individus, des groupes sociaux ou des institutions. Il s’agit d’une dynamique historique propre à l’Algérie qui se trouve toujours piégée par ses propres contradictions et choix politico-économiques entamés depuis l’indépendance, loin de toute forme de concertation et partage de pouvoirs. Le syndrome de la maladie du pouvoir et de sa confiscation est un problème algéroalgérien, trouvant sa signification dans cette équation anthropologique que j’ai soulevée en haut.

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