Université d’été… Une tradition oubliée

Université d’été… Une tradition oubliée

Inspirée des partis socio-démocrates européens, l’université d’été est devenue une pratique « normale » chez certains partis politiques algériens. Mais la coïncidence de la saison estivale et Ramadhan compromettent le rendez-vous.

Par Farid C

L’été est pour les partis politiques, la saison consacrée, depuis des dizaines d’années, à l’organisation de rencontres nationales appelées communément « université d’été ».

Sauf que cet été, la conjoncture politique très défavorable a imposé aux partis politiques algériens un autre agenda.

L’université d’été pour les uns, le regroupement d’été pour les autres sont remplacés cette saison par d’autres manifestations à plus forte concentration politique comme la convention nationale pour le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le congrès pour le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement national démocratique (RND), en plein préparation.

La maladie du chef de l’Etat, l’incertitude qui plane sur l’avenir du pays et la préparation des prochaines élections présidentielles ont fait que les partis politiques ne donnent pas beaucoup d’importance à des activités de style « université d’été ». La majorité zappe de ce fait ce rendez-vous incontournable dans des conditions normales.

Le RCD se donne rendez-vous après le Ramadhan

L’un des rares partis qui a prévu une université d’été, on compte le RCD. Cependant, le parti que préside Mohcine Belabbas n’a pas encore prévu la date ni le thème de sa manifestation.

Ce qui est sur, c’est que ce parti a programmé sa rencontre pour l’après-Ramadhan.

Durant le mois de juin dernier, ce parti s’est focalisé, avec des rencontres régionales, sur l’organisation des conventions régionales pour débattre de son projet pour «une constitution pérenne ».

Pour sa part, le FFS qui a organisé son 5e congrès à la fin du mois de mai n’a pas encore décidé de l’organisation ou non de l’université d’été.

Selon un membre de la direction nationale du parti, il faudrait attendre la prochaine réunion du conseil national pour répondre à la question.

Les autres partis les plus en vue sur la scène politique nationale comme le Parti des travailleurs (PT), le Front national algérien (FNA) n’ont rien prévu pour le moment. Le mois de Ramadhan qui coïncide avec la saison d’été, la conjoncture politique ont contraint certains de ces partis à attendre pour voir mieux et prendre la décision par la suite. Les mêmes conditions qui ont prévalues l’année passée ont poussé les partis à organiser leur université d’été le mois de septembre, soit après la fin du Ramadhan.

Le FLN et le RND en crise ouverte

Le FLN qui a toujours tenu à l’organisation de son université d’été est dépassé cette année par les évènements, à tel point qu’il était impossible pour lui de prévoir une telle activité. Depuis la destitution de l’ex-secrétaire général, Abdelaziz Belkhadem, le 31 janvier 2013, le parti tente de trouver un successeur mais sans succès. Sans secrétaire général, l’ex-parti unique est géré par Abderrahmane Belayat, en sa qualité de membre le plus âgé du bureau politique. Ce dernier anime des rencontres régionales avec les militants et des réunions avec des membres du comité central pour dépasser la vacance du poste de secrétaire général. Pour le moment, les dissensions profondes qui existent entre les différentes tendances ont empêché le comité central de se réunir. Résultat : le parti navigue à vue,  annule son université d’été et ne sait plus quel rôle sera le sien à l’occasion des élections présidentielles prévues initialement en avril 2014.

L’autre parti au pouvoir, le RND en l’occurrence, subit le même sort que le FLN. Sans secrétaire général depuis le 17 janvier 2013, suite à la démission d’Ahmed Ouyahia, ce parti est entrain de préparer son prochain congrès pour désigner un nouveau secrétaire général. Le poste est occupé par intérim par Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation.

M. Bensalah aura beaucoup de travail pour réussir le congrès qui aura lieu fin décembre prochain. L’université d’été peut donc attendre l’année prochaine.

Les islamistes sur un autre front

Pour leur part, les partis de la mouvance islamiste ne pensent même pas à l’université d’été. L’enjeu est beaucoup plus important pour eux. A l’approche des élections présidentielles, ils se concentrent sur autre chose : comment s’unir pour présenter un candidat commun à même de peser lourd face au candidat du système. Ces partis, sous l’initiative du nouveau président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrazak Mokri, intensifient les consultations pour réussir un tel pari. Ce dernier qui « s’envole » à partir de sa base qui est l’Alliance de l’Algérie verte (AAV), constitué du MSP et des mouvements Ennahda et El Islah, veut toucher et convaincre les autres partis de la même tendance du bien fondé de la démarche. Il a approché le président du Front de changement (FC), Abdelmadjid Menasra et a réussi à le convaincre. Ce dernier compte dissoudre son parti pour revenir à son ancien parti, le MSP, en l’occurrence. Cet enjeu fait que les islamistes n’ont pas « du temps à perdre » pour organiser une rencontre « pédagogique ». à moins d’une décision de dernière minute…

Farid C.

 

Ali Brahimi, ancien cadre du RCD, porte-parole du MCLD

« L’université d’été est une étape importante dans la vie d’un parti »

Ancien cadre du FFS, puis du RCD, Ali Brahimi est un habitué des universités d’été. Il en parle dans cet entretien.

Dziri : Depuis plusieurs années, les partis politiques algériens profitent de la saison de l’été pour organiser des universités d’été. A quoi sert une université d’été ?

brahimiUne université d’été est une étape importante dans la vie interne et la communication publique d’un parti politique ou de toute autre organisation sociale. L’événement joint  les impératifs politiques  tactiques et stratégiques de l’expression publique partisane à la nécessité d’un débat interne, voire d’une évaluation de l’action du parti et d’une formation continue des cadres et militants. Intervenant, en général, durant la saison estivale, l’université d’été est souvent utilisée pour relancer les lignes de force idéologiques, politiques, culturelles, économiques et  sociales d’une organisation. Elle annonce toujours les thématiques sur lesquelles la formation concernée entend se déployer à la rentrée sociale de septembre-octobre.

Plusieurs autres partis ont fait l’impasse cette année  sur cette activité. Pensez-vous que la conjoncture politique actuelle marquée par la maladie du chef de l’Etat et la préparation de la prochaine présidentielle est pour quelque chose dans cet état de fait ?

 Je ne suis pas au courant de l’agenda des nombreux partis politiques mais je ne le pense pas. La crise politico-institutionnelle en cours  ne peut, en aucune manière, remettre en cause un événement politique de ce type et de cette importance. Bien au contraire, l’université d’été peut  être un cadre de réflexion, de débat et de réaction d’ idéaux  à cette conjoncture inédite qui décline une grave crise institutionnelle de vacance de la fonction présidentielle à moins de 9 mois de l’élection du même nom.

Connaissant l’aisance financière de certains partis, y compris dans l’opposition, les raisons du choix de ne pas tenir une université d’été sont à chercher ailleurs. A mon sens, l’option est significative de l’absence de vision et de réflexion et surtout de projection autonomes. On est dans la résignation face aux événements ou dans la réactivité mécanique ou la lettre de mission au profit d’un clan ou du système dans son ensemble!

Aussi inédite que grave, la situation actuelle tétanise voire paralyse ou, au mieux, surdétermine l’action et la vision des dirigeants des partis et des candidats déclarés ou potentiels à l’élection prochaine. Beaucoup trop parmi eux attendent de voir de quel coté soufflera le vent pour établir la politique de leurs intérêts au lieu d’établir celles des valeurs qu’ils se sont proclamées.

Dans tous les cas, les vrais enjeux sont ignorés ou occultés par quasiment tout le monde.

Quels enjeux ?

La gravité de la situation n’a pas pu réunir la classe politique ou au moins l’opposition, même séparément, dans ses deux pôles démocratique et islamiste pour exiger -quitte à solliciter solennellement la rue- le respect de la souveraineté et de l’honneur de l’Algérie et du peuple algérien, la transparence sur l’état de santé du président de la République et le respect de la Constitution. A se demander s’il s’agit d’aider le régime à survivre à une traversée de gué difficile ou de lui arracher le retour au processus démocratique en l’acculant en cette période propice!

Tenez par exemple, est-il normal que seul ou presque le Mouvement citoyen pour les libertés et le Développement (MCLD) dont je suis le porte-parole, attire l’attention sur l’enjeu de l’ouverture de l’élection présidentielle du point de vue de la nécessaire levée du verrouillage de la vie politique, médiatique  et institutionnelle, de la  liberté de candidature et de la transparence du scrutin?  Très peu de partis s’opposent comme nous à une révision constitutionnelle étrangère aux intérêts du peuple et de la démocratie et exigent un débat public sur le double bilan du régime de Bouteflika et du système des parrains.

D’autres partis qui sont en crise n’ont pas programmé de manifestations cet été. Ces crises peuvent-elles expliquer cette situation?

Bof, vous savez, connaissant la pauvreté du débat interne et la domination du modèle autoritaire occulte et/ou zaïmiste de fonctionnement de nos partis, le marasme est quasiment permanent partout.

Cependant, certaines crises comme celles qui frappent les partis du pouvoir à l’image du RND et du FLN relèvent de la prise d’otage et du hold-up d’institutions censées appartenir à leurs militants. Il s’agit du canal binaire par lequel s’exprime la volonté des décideurs. Peut-on organiser une université d’été lorsqu’on évite même de réunir son comité central ou congrès de peur de voir survenir des imprévus là ou il faut laisser aux parrains le soin de tout ourdir ?

La paralysie actuelle de ces deux formations demeurera tant que les faiseurs de Rois ne se seront pas trouvés un candidat consensuel ou qu’un clan ne l’ait emporté sur l’autre. Dés que cela sera le cas, vous verrez toutes les gammes du spectre du régime s’engranger pour le même choix. A moins que les citoyens ne prennent en main leur destin en s’autodéterminant pacifiquement par la rue pour déverrouiller le système politique et imposer une élection libre suivie de la mise en œuvre des réformes démocratiques jusqu’ici différées à contre courant de l’Histoire.

Propos recueillis par F. C.

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